Débris & chuchotements

L'ARMEE DU CRIME BIBLIOTHEQUE dvdDepuis quelques années, tout le monde l’a remarqué : les bibliothèques font des efforts de dingue pour se mettre à la page et entrer dans la vie moderne. C’est louable, c’est formidable… mais c’est bruyant. Et oui, avec toutes ces bibliothèques aux espaces repensés, où l’on sursaute du staccato des fesses qui couinent dans les chauffeuses design en polyuréthane, où les espaces d’étude deviennent des batucadas du laptop avec ces dizaines d’étudiants qui, en chœur, martèlent frénétiquement sur leur clavier azerty… sans parler des espaces jeunesse, où l’on ne s’étonne désormais plus que des hordes d’enfants éructent devant un écran télé où se joue en boucle un software aussi fameux que débile, mettant en scène des phénotypes racistes d’Italiens à moustache à faire pâlir Pierre Milza…  Bref, avec tout ça, c’est inévitable, le niveau sonore des bibliothèques, il monte.

Une fois de plus, Bertrand Calange aura exprimé cette idée avant nous et avec plus de talent, dans la formule restée célèbre : « la modernité c’est le bruit  » (par contre, il ajoute un point d’interrogation mais je pense que c’est une faute de frappe de la part de sa secrétaire). Ainsi, tout doucement mais sûrement, les bibliothèques quittent leurs habits séculaires de retrait et de silence pour devenir des espaces prosaïques et sonores.

Allez, une petite visite à la bibliothèque pour faire travailler ses tympans…

Tout ça c’est bien beau, mais comme d’habitude, qui est-ce qui trinque, je vous le donne en mille ? Et oui, ma bonne dame, toujours le même : le bon et loyal bibliothécaire de base, qui fait ses 6 heures de prêt par jour et qui finit sa semaine sur les rotules, abruti par tout ce bruit et cette agitation. Du coup, la nostalgie gagne et, se retournant vers un passé pas si lointain, le bon et loyal bibliothécaire se prend à rêver du temps où les lecteurs parlaient à voix basse : le temps des chuchotements. Aujourd’hui, grâce à un film délicat et humaniste dont on oubliera en revanche l’effroyable affiche, nous retrouvons ce bon goût de l’antan où les lecteurs savaient fermer leur clapet. Bienvenue dans…

~~ L’armée du crime (2009)

Ah, quel bonheur de travailler dans une bibliothèque où les usagers ont encore le souci du décibel ! Ces deux retraitées qui se sont retrouvées par hasard devant le rayon gros caractères et qui échangent à voix basse sur les maladies respectives de leurs maris ; ce groupe d’étudiants, rassemblés autour d’une table d’où seules bruissent quelques considérations respectueuses sur le sujet de philo qui anime tout leur jeune être… ou même ce monsieur, qui se dirige vers la bibliothécaire avec discrétion pour lui susurrer à mots couverts sa perplexité renouvelée à l’égard de la politique culturelle de monsieur le Maire…

Hélas, on constate trop souvent que le chuchotement peut glisser vers cette ignominie qu’on appelle trop gentiment la messe basse, et ça, c’est tout de suite moins agréable. Et oui, tout bibliothécaire l’a expérimenté, quand on vient de refuser le prêt d’un livre à un malappris qui a oublié sa carte de lecteur et que celui-ci se retire en marmonnant à un coreligionnaire son insatisfaction, on devine que ce murmure renfrogné –duquel perlent quelques noms d’oiseaux larvés à l’encontre du professionnel de l’information, ne traduit que le fiel ingrat d’un oublieux incapable d’assumer ses erreurs. Et puis, à trois mètres de la banque de prêt, tu as ces deux jeunes filles qui chuchotent depuis plus d’un quart d’heure en se marrant et en regardant parfois vers toi, tant et si bien que tu finis par te demander si elles ne sont pas en train de se gausser sur ton physique et sur cette robe que tu as enfilée à la va-vite le matin en notant certes qu’elle te boudinait un peu.

Morbleu, il y a des messes basses beaucoup plus intolérables. Comme à la bibliothèque Sainte-Geneviève –pourtant réputée pour bien filtrer son public, où on a pu un jour surprendre deux jeunes gens se poser dans un coin et entrer dans un long conciliabule… POUR ECHAFAUDER UN ATTENTAT TERRORISTE 😮

La technique de ces deux terroristes déguisés en étudiants est rodée : ils chopent un livre qu’ils font semblant de feuilleter et, comme si de rien n’était, devisent sur la meilleure manière de faire sauter une bombe sans s’estropier…

Au début, ça énerve, mais comme le bibliothécaire est un être plutôt tolérant (sauf avec ses collègues bien sûr, sinon ce ne serait pas drôle), il s’efforce de relativiser. D’une part, parce qu’ il faut reconnaître que la messe basse d’obédience terroriste n’a pas lieu tous les jours en bibliothèque, et en l’occurrence, celle qui nous occupe a été commise pendant la guerre en 1943 –il y a donc prescription, d’autant plus que les deux zigotos qui nous intéressent sont des résistants. Certes. Imaginons toutefois que vous et moi aurions été bibliothécaires en cette période de l’Occupation : est-on bien sûr que nous aurions apprécié avec l’ampleur historique qui convient la situation ? Aurions-nous réellement été du côté de cette « armée du crime », qui pour mémoire concernait une frange infinitésimale de la population ? Aurions-nous approuvé ou même supporté les attentats de ces groupements résistants qui se tramaient à l’ombre de nos rayonnages ? Oulala, arrêtons les questions vertigineuses : moi-même, si j’avais alors été un magasinier de la bibliothèque Sainte-Geneviève, sans doute aurais-je volontiers cafeté le catimini de ces deux pseudo-étudiants à mon supérieur hiérarchique, en comptant que mon mouchardage m’eût ouvert les portes d’un avancement précieux en ces temps où il fallait un peu de zèle pour faire évoluer sa carrière de fonctionnaire. 😛 Hé, je me rends compte que je viens de placer un plus-que-parfait du subjonctif sur Internet… je crois que c’est la première fois.

Une autre raison offerte au bibliothécaire de modérer son jugement, c’est que ce n’est pas la bibliothèque Sainte-Geneviève que nos deux warriors ont l’intention de réduire en cendres. Oui, il se trouve qu’ils respectent trop, on ne va pas dire les livres — mais au moins la lecture publique, pour ça. Leur idée est effectivement de faire exploser… une librairie parisienne. Hum, on se dit qu’ils auraient quand même pu choisir un lieu un chouïa plus approprié, genre l’hôtel de Beauvau, le Lutetia ou un de ces music-halls dans lesquels nos hôtes teutons se pressaient le soir pour goûter les talents de nos meilleurs artistes nationaux.

En réalité, le choix de bousiller une librairie d’avère pertinent. Déjà, quel meilleur plaidoyer pour la lecture publique ? Quel meilleur moyen pour libérer le livre de ses entraves petites-bourgeoises et commerciales, et inciter les masses à assouvir leur besoin de lecture par le biais des bibliothèques publiques ? Ce n’est qu’une hypothèse mais à y réfléchir, si on dynamitait toutes les librairies et surfaces de vente de livres, le taux d’inscription dans les bibliothèques devrait normalement s’envoler. Bon, aujourd’hui c’est un poil plus compliqué du fait que les gens achètent aussi leurs livres sur Internet, mais il nous restera toujours le hacking pour faire virtuellement sauter Amazon et la Fnac.com. C’est pas gentil-gentil, c’est un peu radical, mais au niveau militantisme du bibliothécaire, c’est béton.

Revenons à nos deux aspirants terroristes : en l943, faire péter une librairie est un choix intéressant à un autre titre, c’est qu’on y trouve pas mal de nazis. Aussi étonnant que ça puisse paraître en effet, le Germain aime lire, et quand la librairie Rive gauche organise une séance de signature un soir autour de quelques ouvrages bien sentis (une bio hagiographique de Pétain, les dernières parutions antisémites de Rebatet  et Maurras, Gilles, le roman si délicat de Drieu La Rochelle…), c’est plein de bons collabos et d’Ostrogoths là-dedans… Le raout idéal pour résistants en quête de sensations fortes.

On va donc naturellement y retrouver l’un de nos deux filous de la bibliothèque Sainte-Geneviève. Celui-ci s’introduit discrètement dans la librairie noire de monde, sirote en passant un peu de champagne au buffet (c’est toujours ça de moins qui ira dans le gosier d’un Allemand) puis, de façon à signer sa présence, il retire un bon vieux Brasillach qui était exhibé dans la vitrine de la librairie et le remplace par un exemplaire du Capital en allemand (le titre est en lettres gothiques pour bien nous faire comprendre que c’est pas du portugais) et qu’il avait apporté, dissimulé dans son blouson. Après cet attentat symbolique, notre héros prend la tangente, tandis que son acolyte appuie sur le détonateur et fait exploser la boutique.

Explosion des ventes de livres dans les librairies germanopratines

Bon, au niveau défense des libertés tout ça on applaudit le geste et on salue la bravoure (sans oublier bien sûr de remercier les Américains, le général de Gaulle et toute sa vénérable descendance). Après, pardon pour le politiquement cordial et le Sens de l’Histoire, mais en tant que bibliothécaire je m’exprime : quel choix exécrable !!! Vous avez déjà lu Le Capital, vous ? Personnellement, j’ai dû en lire un truc comme 30% et c’est proprement insoutenable comme lecture. Je ne sais pas, c’est comme si on enlevait toutes les histoires de meurtre et de sexe de la Bible puis qu’on obligeait un athée analphabète à la lire. En toute honnêteté, lisez plutôt un roman de Brasillach style Comme le temps passe, c’est mille fois moins pénible, surtout si vous ne lisez que des romans d’Amélie Nothomb, au moins vous allez enrichir votre vocabulaire. Bref, le Capital, c’est l’équivalent du peignoir en coton-qui-pue que ton conjoint s’obstine à porter depuis 15 ans en allant faire dodo : c’est du tue-l’amour intégral, c’est l’antidote ultime contre la lecture, je veux dire, y a pas mieux pour dégoûter quelqu’un à vie d’ouvrir un bouquin. Même le manuel en 16 langues de ton lave-vaisselle ou les aphorismes de Benjamin Vautier, à la limite, ça suscite davantage de vocations de lecteurs. C’est vrai, si à la place de Marx, notre résistant avait mis un petit Thomas Mann ou un Romain Rolland –qui passent tout seuls, l’image aurait été magnifique : les forces de la Résistance et de la Lecture publique vibrant, ensemble, comme un seul homme.

On a trop dévié et je m’en rends compte. Je vais donc conclure ce billet, en disant un mot rapide sur ce film réaliste, en maints endroits émouvant, que j’ai trouvé de très belle facture et qui nous raconte l’histoire intime de ces hommes qui constituaient le groupe Manouchian, rendu célèbre par la désolante affiche rouge. Du coup, ça me fait penser à la vocalisation inoubliable de Ferré sur Aragon, qui à l’instar de L’armée du crime, film hautement généreux, nous dit la douleur de ces hommes qui n’étaient même pas français et qui, simplement, ont agi contre l’abomination. Cette douleur, la plus profonde, quelle était-elle au fond ? Celle des meurtrissures infligées par l’ennemi allemand, ou celle de se battre si seuls au milieu d’un peuple avachi et si aisément enclin à se faire bien voir de l’occupant ? Un très beau film de Robert Guédiguian.

*

Cherchez l’intrus…

Advertisements

Une réflexion sur “Débris & chuchotements

  1. Pingback: Débris & chuchotements | Pôle ...

Commentez cet article

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s