Triste Philadelphia

En ce début d’année qui nous a offert l’occasion de souhaiter à tout un tas de gens des pelletées de choses sympathiques qui ne nous engagent à rien, il peut être utile de revenir aux questions cruciales et de se demander ce qui, en définitive, fonde une vie heureuse, au-delà des concepts primitifs de santé et de réussite. Et oui, nom d’un chien, c’est quoi le bonheur ? Un job intéressant et rémunérateur ? Une vie intime pleine de piquant ? Des loisirs qui font vibrer ? Pour le dénommé Tom Hanx, ça ressemblait bien à ça : avocat d’affaires le jour, partenaire sexuel d’Antonio Banderas la nuit, le bougre a en plus un walkman doté d’un super bon son qui lui permet de jouir sans retenue des organes vocaux de Maria Callas et autres cantateurs. La classe. Après, malheureusement, ça tourne à la vinaigrette : suite à des rapports non protégés, Tom attrape le sida, maigrit de 20 kilos et chope des bubons dégoûtants, que son système pileux d’éternel jouvenceau l’empêche de camoufler de manière probante… Tant et si bien que son employeur finit par le virer pour acné inappropriée. Oui, c’est bizarre mais en 1992, ce motif de licenciement était recevable. Remarquez, maintenant, on peut être éjecté pour moins pire, comme écrire sur Facebook que son patron sent mauvais de la bouche et qu’il a des goûts de stagiaire de Caisse d’épargne en matière de chaussures… alors que si vous prêtez attention, c’est souvent le cas.

Arrêtons de plaisanter, le sida est une belle saleté, et quand Tom Hanx contacte un confrère pour le défendre et attaquer son ex-boss pour licenciement abusif, l’avocat en question ne veut même pas lui serrer la pogne par peur d’attraper le VIH par la paume des mains. C’est très très mal engagé. Heureusement, il va suffire d’une petite visite à la bibliothèque du coin pour que Tom voit enfin l’horizon se rouvrir…

~~ Philadelphia (1993)

La bibliothèque qui débouche les horizons, en voilà une représentation vivifiante, qui tombe à point nommé pour ragaillardir le bibliothécaire moderne en proie aux doutes de janvier (ma note va-t-elle enfin passer à 16,75 ? De combien ma chef va-t-elle encore sucrer mon budget cette année ? …). Restons toutefois prudents, amis bibliothécaires, et ne nous précipitons pas pour sabrer le mousseux. Car si le film Philadelphia présente l’image d’une bibliothèque qui ouvre tous les possibles et réconcilie les hommes, ce n’est pas à proprement parler grâce aux bibliothécaires. Désolé.

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Au départ, tout baignait dans l’huile de colza, pourtant. Nous sommes dans une très belle bibliothèque de droit à l’ancienne, nimbée d’un calme alcyonien inclinant presque à la piété, les absides et hauts plafonds voûtés offrent une caisse de résonance au moindre bruit de page tournée, et les étudiants sont alignées à l’étude comme des jésuites. Tom Hanx est parmi eux. Pour préparer en free-lance sa défense contre la world company qui l’a viré, il est là, attablé, et parcourt des ouvrages sur les discriminations au travail et autres joyeusetés touchant à la jurisprudence du bafoué. Après quelques heures, Tom a fait le tour de ses lectures sans avoir trouvé d’infos suffisantes. Afin d’approfondir ses recherches, et vu qu’on n’est encore qu’en 1992, l’époque où les OPAC piquaient bien les yeux (souvenez-vous, ces écrans monochromes à la rémanence insoutenable), notre ami opte plutôt pour la solution « interpeller un bibliothécaire » . On approuve évidemment ce choix, bien plus viable sur le long terme que s’esquinter la rétine sur des pixels plus hardcore que des rayons gamma (Tom Hanx a déjà le SIDA, il ne va pas en plus devenir aveugle…Philadelphia n’est pas un soap brésilien, je rappelle).

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Quelques minutes plus tard, le bibliothécaire revient avec une doc’ ad hoc, qui traite précisément des exclusions professionnelles liées au SIDA. Alors qu’on s’apprête à entonner l’hymne à la joie avec Tom, le bibliothécaire va commettre un impair : tendant à notre ami le document en question, il s’adresse à lui si fort que toute la salle va entendre :

— Monsieur, voici le supplément que j’ai trouvé… Vous aviez raison, IL Y A BIEN UN CHAPITRE SUR LA DISCRIMINATION LIEE AU HIV !

Sympa, mais pour la discrétion on repassera. Ces Américains ne sont décidément pas finauds, franchement, ce n’est pas en France qu’une telle indélicatesse pourrait se produire, et ça, pardon mais c’est une fois de plus grâce au travail de nos technocrates les plus chevronnés, qui nous ont inventé… la charte Marianne, cette merveille insondable qui nous a appris à tracer avec du gros scotch blanc des ZONES DE CONFIDENTIALITE sur le sol devant nos banques d’accueil même que ça fait super joli (quoiqu’une bonne marelle, c’est pas vilain non plus). Bref, aux USA, bah tu as du pétrole, des dollars et des pétrodollars, mais une « charte de l’oncle Sam » par exemple, ça n’existe pas ; d’ailleurs, si tu regardes, la seule innovation qu’ils ont initiée pour améliorer l’accueil de leurs services publics, c’est la palpation rectale dans les aéroports. C’est bien aussi, notez, mais revenons à notre film.

Une fois qu’ils ont entendu la réponse du bibliothécaire, ça ne traîne pas : tous les usagers de la bibliothèque se retournent vers Tommy avec stupeur, ayant deviné (pour mémoire, on est dans une bibliothèque de droit donc c’est plein de mecs intelligents) que Tom est séropositif ; du coup, tu commences à les voir s’essuyer les mains sur leur pantalon et à changer de place pour s’éloigner du sidaïque.

A leur décharge, il faut dire que Tom Hanx ne fait pas tellement d’effort de cohabitation non plus. Qu’il ait le sida, on veut bien l’admettre, mais pourquoi se cacher le crâne avec une calotte bariolée à la Last Poets ? C’est provocateur. On est tout de même dans une faculté de droit je veux dire, c’est comme si tu suggérais au président d’Assas de prendre 5-6 places du parking des profs pour aménager une aire pour les gens du voyage ; ça braque toujours, la provocation. Surtout que le bibliothécaire sur lequel Tom est tombé donne plutôt dans le genre sobre (limite clergyman), sa seule pincée d’originalité tenant au très classieux motif de fils barbelés qui orne son pull-over ras-du-cou. C’est sûr qu’avec notre Tom Hanx gaulé comme Johnny Clegg, on dirait une battle Grand Apartheid versus la nation zouloue.

Bref, tous les usagers se mettent peu à peu à déserter le périmètre de Tom par peur d’attraper un postillon de sida. Le bibliothécaire cogite et se dit qu’un gars comme lui va finir par lui ruiner son taux de fréquentation. En grand professionnel et avec force diplomatie, il tente alors d’inciter Tom à aller étudier ailleurs, dans une petite salle à part :

— Vous ne seriez pas plus à l’aise en allant travailler dans notre autre salle d’étude ?
— Non, pourquoi, ça vous mettrait plus à l’aise, vous ?

En suite à cette excellente réplique, le bibliothécaire reste coi… Nous, on est pris un instant en tenaille, entre notre solidarité métier et nos idéaux de tolérance, puis on se reprend et on réalise quand même qu’en termes d’accueil en bibliothèque, on touche vraiment le fond du fond avec l’attitude coercitive de ce bibliothécaire… Quand soudain, grâce à la magie du cinéma, un twist improbable survient pour débloquer la situation : dans la même bibliothèque, à quelques tables de celle de Tom, devinez donc qui a assisté à toute la scène ? Non, ce n’est pas Antonio Banderas qui se promenait là avec son cheval blanc et un demi-jambon de Parme dans ses sacoches. C’est mieux que ça, en fait : Denzel Washington himself, alias l’avocat qui avait refusé de défendre Tom au début du film, est lui aussi en train de potasser un dossier à la bibliothèque. Or, voyant Tom se faire chahuter (ayant lui-même essuyé les regards de travers des bibliothécaires dix minutes auparavant, tandis qu’il engloutissait un fantastique sandwich triangulaire au nez et à la barbe du règlement en vigueur), Denzel se prend de compassion et, pris tout à la fois par le remords et le feu sacré de la plaidoirie, il se lève et va trouver notre ami à qui il propose finalement de s’occuper de son affaire.

La suite, c’est un film de prétoire classique, une chanson de Neil Young qui te brise le coeur et Tom Hanx qui meurt à la fin. Personnellement, je trouve que Philadelphia est resté un beau film, sensible et puissant malgré les aspects datés qu’il comporte aujourd’hui du fait de l’évolution des moeurs depuis sa sortie.

Concernant notre scène, on remarquera que si la bibliothèque y est présentée comme un lieu où la vie d’un individu peut prendre un grand virage positif, ce n’est nullement en vertu des services ordinaires que rend la bibliothèque (la disponibilité du bibliothécaire et les collections documentaires s’infécondent ici), mais grâce à la vocation sociale la plus élémentaire que peut assumer une bibliothèque en se proposant tout simplement comme un espace où les individus peuvent se voir, se rencontrer, parler et tisser des liens. La vertu singulière des bibliothèques ne tient-elle pas dans cette simple faculté à donner un cadre de progrès au hasard, à ouvrir un champ des possibles préservé de la turpitude du monde ?

*

La scène de bibliothèque du film Philadelphia ne s’est pas du tout tournée dans la bibliothèque de droit de l’Université de Pennsylvanie comme le scénario le fait croire, mais à la Fisher Fine Arts Library, une bibliothèque qui comme son nom l’indique, n’est pas spécialisée sur l’information juridique mais sur la présence des poissons plats dans les arts. Avec une poldoc pareille, ils doivent avoir trois lecteurs par an mais bon, pourquoi pas.

 

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5 réflexions sur “Triste Philadelphia

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