Les péchés capitaux en bibliothèque : LA LUXURE

NB - BIBLIOTHEQUE LES BERKMAN pochette dvdIl y a des sujets qu’en bibliothèque on aimerait ne jamais avoir à aborder. Le vice, l’infamie, la perversion, l’homme dans ce qu’il a de plus abject… Pour le dire vite, le mal et ses infectes divisions. Hélas ! Malgré les efforts soutenus des bibliothécaires pour garnir du maximum d’interdits leurs règlements intérieurs et proposer les collections documentaires les plus insipides possibles afin de ne tenter personne et d’orienter la culture vers ce qu’elle a de plus inoffensif, il se trouve toujours des déviants, des dégueulasses, des vicelards, qui s’affranchissent de toute convention sociale et s’emploient à répandre la lie de la condition humaine dans les murs des bibliothèques.

Vous l’avez compris, nous allons évoquer cette grande affaire du mal, et chemin faisant, inaugurer une nouvelle série de billets qui va s’intéresser à la présence du péché dans les bibliothèques. Aujourd’hui, comme il fait froid et que certaines parties du corps peuvent s’en trouvées engourdies, je vous propose de commencer en enfourchant un cheval de bataille au poitrail bouillant : la luxure. Bienvenue dans…

~~ Les Berkman se séparent (2005)

En parlant de luxure, je voudrais faire un petit aparté pour tous ceux d’entre vous qui sont parvenus sur ce blogue en requérant votre moteur de recherche sur des choses aussi inattendues que « collants exentrique » ou « video gratuit elle se masturbe a la bibliotheque » (véridique) : je suis navré mais je vais me montrer aussi décevant que votre niveau orthographique et votre univers fantasmatique : IL N’Y AURA AUCUNE IMAGE OLE-OLE DANS CET ARTICLE. Je me permets de vous rappeler que vous êtes ici sur un blogue à caractère au bas mot informatif, mais j’escompte culturel. Donc si votre objectif est de vous palucher devant votre écran d’ordinateur ou votre chic-phone, je peux éventuellement vous orienter vers le blogue de Thomas Chaimbault, mais à l’avenir évitez le mien, surtout que ma mère le regarde. Enfin, c’est ce qu’elle me dit… mince, si ça se trouve, elle me dit ça mais en réalité elle se rend en cachette sur le blogue de Bertrand Calange. Damned.

Venons-en à notre film, si vous le voulez bien. Ce qui est chouette, avec les Berkman se séparent, c’est que son scénario est déjà contenu dans son titre même s’il est vrai qu’avec un titre pareil, on se serait davantage attendu à l’histoire de deux frères siamois qui ramassent des fonds (en étant collés, ça prend bien deux heures) pour se payer l’opération chirurgicale qui va leur permettre de voler de leur propre zèle. En fait, rien de tout cela, Les Berkman racontent juste l’histoire d’un couple qui divorce. Or évidemment, quand les parents divorcent, on connaît la ritournelle, c’est les enfants qui écopent, et quand les enfants écopent, ils sont déboussolés et font plein d’âneries, dont certaines, malheureusement, en bibliothèque.

LES BERKMAN SE SEPARENT BIBLIOTHEQUE étude

Au début, ça ne commence pas si mal. Voici un mercredi après-midi comme tant d’autres : un temps maussade, une petite bibliothèque de quartier, calme et accueillante. Le mercredi c’est garderie, donc tu as une palanquée de moutards qui sont là et qui, ma foi, occupent sagement la salle de lecture. Qui à faire ses devoirs, qui à passer le temps en lisant des illustrés, qui à faire semblant de lire et à mater les nanas. Le petit Frank est de ceux-là, et quoique le livre qu’il ait choisi fasse plutôt envie (la couverture représente un gars avec un bandana qui exhibe la coupe Davis), il ne s’en sert que pour son format et la qualité de sa reliure, qui lui permettent de zieuter avec discrétion la jeune fille qui travaille à la table d’à côté.

LES BERKMAN SE SEPARENT BIBLIOTHEQUE fille

Après, je ne sais pas si c’est le chignon palmier de la gamine ou ses boucles d’oreille de princesse Badroulboudour, toujours est-il que le jeune Frank entre soudain dans la quatrième dimension de l’adolescent : la dimension érogène. Son corps se raidit, ses yeux s’injectent de sang et la station assise lui devient insoutenable… le degré 12 dans l’échelle du puceau de Richter. La jeune fille, en revanche, ne décroche pas les yeux de ses devoirs. Le pauvre Frank n’en peut plus. Refermant en hâte la biographie illustrée d’André Agassi qui lui servait de palombière, il se lève et part s’enfoncer parmi les rayonnages les plus reculés de la bibliothèque.

LES BERKMAN SE SEPARENT BIBLIOTHEQUE scrute

Là, tapi dans l’ombre de l’Histoire contemporaine, il sort de sa poche un morceau déchiré de page de livre, qu’on le voit ensuite poser sur le bord d’une étagère. Au début on ne distingue pas bien ce que cela représente, mais en tournant un peu la tête, on comprend avec effarement ce dont il s’agit : une photo des cuisses de Steffi Graf ! Enfer et collation !! Ce salopiot a viandé le bouquin sur Agassi qu’il avait en mains et il a récupéré comme par hasard la photo la plus intéressante du livre, et tout ça pour son compte personnel !

LES BERKMAN SE SEPARENT BIBLIOTHEQUE déchirure

Pour ceux qui doutent de l’intérêt que peut avoir la cuisse de Steffi Graf dans l’émancipation du mâle moderne, je vous invite à passer à l’image suivante : tu y trouves notre jeune ami, en train d’enfouir sa main la plus habile dans son pantalon puis, sans quitter un instant des yeux l’émoustillante icône, de démarrer un échauffement manuel tout à fait tonique de son entrejambe.

LES BERKMAN SE SEPARENT BIBLIOTHEQUE main

Pour ne pas risquer le tennis elbow, Frankie passe ensuite à un exercice qui va lui reposer le poignet : le frotti-frotta documentaire. Il se plaque le bas-ventre contre l’étagère et entame un va-et-vient régulier de haut en bas. Un peu comme Baloo quand il se gratte contre le tronc d’arbre, dans Le livre de la Jungle, si vous voulez, mais à l’envers. Zut, je m’aperçois que je viens de comprendre l’apologie onaniste de ce dessin-animé soi-disant innocent. Damned. Quand je pense maintenant au petit Mowgli qui dormait tranquillement sur le ventre chaud de cet ours salace, ça me fait frémir.

LES BERKMAN SE SEPARENT BIBLIOTHEQUE frotti

Et là, pendant que notre petit Frank est en train de faire l’amour à un meuble rempli de livres (un futur conservateur, sans doute), on reste interdit devant le fait qu’aucun adulte n’intervienne pour l’arraisonner, et du coup — au sens le plus propre, on se demande ce que branlent les bibliothécaires. Hum. Si vous pensez que ce jeu de mots est le summum de la vulgarité, dites-vous bien qu’il avait pour vertu essentielle de vous préparer au final de cette scène mémorable, que voici :

A force de raboter l’étagère sur la Guerre froide, chose mécanique s’il en est, Frank se chauffe le kiki tant et si bien que du haut de ses douze ans, il finit par nous faire une belle éjaculation précoce dans son jean tout propre. A la suite de quoi, c’était prévisible, le jeune homme se sent rapidement indisposé, du fait que son petit zizi est en train de se dégonfler et va se retrouver prochainement à baigner dans un jus froid et collant. Alors, et c’est là qu’on reconnaît les gènes du conservateur, Frank plonge sa main dans son slibard et en retire le maximum de semence, qu’il étale sur les livres rangés devant lui de façon à s’en débarrasser.

LES BERKMAN SE SEPARENT BIBLIOTHEQUE

L’amour des livres, sans protection

A ce moment-là, tu as le choix : soit tu quittes la salle de cinéma (ou ton canapé, mais symboliquement c’est moins puissant) en signe de protestation et tu hurles « C’est une honte ce film! », soit tu essayes de réagir en bon professionnel du livre et tu t’efforces de chercher les enseignements d’une telle scène. Si c’est trop difficile –ce que je peux comprendre surtout si vous n’êtes pas conservateur, je me permets ces quelques conseils à l’adresse de tous les bibliothécaires qui à aucun prix ne voudraient essuyer ce genre de mésaventure dans l’établissement où ils travaillent :

1er conseilNe laissez jamais d’espace entre le bord de l’étagère et vos livres. Rangez vos bouquins de sorte qu’ils soient pile à flanc de la tablette. Déjà, ça évite de faire la poussière tous les quatre matins, et surtout, ça empêche vos lecteurs de poser tout un tas de saloperies devant les livres. C’est pas forcément des photos de cuisses de sportives germaniques, mais combien de bâtons de sucettes, de kleenex usagés et de raclures de crayon de papier ne retrouve-t-on pas quand on s’est abstenu de cette précaution ?

2ème conseil : Ne lésinez pas sur le filmolux. Je sais que ça coûte cher, mais franchement, vous avez vu le topo. Ce marmot qui répand son foutre sur tout le rayon de géopolitique, tu n’as plus qu’à tout racheter si par mégarde tu n’avais pas pensé à couvrir tes bouquins. Et tu peux dire adieu à l’atlas des relations internationales que tu chérissais depuis ton entrée à la bibliothèque en 1991, étant donné qu’il est maintenant épuisé ! Bref, couvrez vos livres. Et quand c’est le temps de repasser votre marché de fournitures, pensez à mettre dans le cahier des charges que le film plastique doit pouvoir résister aux taches de café, de confiture et de caca (bec. albums pour enfants) mais aussi aux spermatozoïdes, connus pour leur acidité redoutable.

3ème conseil : Investissez dans un abonnement à Hustler et mettez-le en libre accès dans votre espace périodiques. Bah oui, c’est pas le prix que ça coûte et ça permettra de contenir les pulsions de vos lecteurs en préservant le reste de vos collections. Honnêtement, une bio illustrée d’Agassi on s’en fiche pas mal, mais demain, ce sera peut-être votre Citadelles & Mazenod sur la Renaissance italienne qui sera mutilé parce qu’un cloporte aura déchiré toutes les pages un peu hot de Botticelli et Raphaël. Et un jour, par manque de prudence, vous trouverez en lambeaux le superbe Taschen sur Helmut Newton, qui –outre une luxation au catalogueur, a coûté plus de 100€ à la bibliothèque à l’époque.

Bref, bibliothécaires, ne prenez pas le problème par le petit bout de la braguette. Il y a parmi vos lecteurs des gredins libidineux qui n’ont pas d’autre but que souiller votre travail et transformer votre bibliothèque en lieu de débauche. Soyez attentifs et aguerrissez-vous à les reconnaître. Comme il n’existe pas encore de formation CNFPT ou de table ronde de l’ENSSIB sur le sujet, il ne vous reste que la pratique, la pratique et encore la pratique. Et enfin, pensez aussi que parmi vos collègues, il y en a sûrement à la sexualité graveleuse : dès que vous les aurez repérés, faites surtout comme si de rien n’était… mais ne les laissez jamais seuls dans la réserve, c’est là où ils commettent la plupart de leurs forfaits.

LES BERKMAN SE SEPARENT BIBLIOTHEQUE frotta

On lui donnerait le Bourdieu sans confession… Non, mais regardez-moi cette petite pourriture qui saillit l’étagère qu’on a garnie avec amour !

*

Bon, je m’aperçois qu’après cette scène scandaleuse, je vais avoir du mal à vous vendre ce film. Et pourtant, quel excellente production en vérité. J’ai beau voir et revoir Les Berkman se séparent, je suis toujours ému par la qualité de cette histoire et la sensibilité folle qui s’en dégage. Ce film indépendant à petit budget, tourné en 16 mm et récompensé deux fois au festival de Sundance, est admirable de bout en bout. A mi-chemin entre Annie Hall et Kramer contre Kramer, il réussit ce que Woody Allen rate depuis 25 ans : ausculter les minauderies et les soucis auto-centrés de l’intelligentsia new-yorkaise, pour toucher paradoxalement à la nudité la plus unanime de l’âme. Un chouette film, servi par des acteurs et une bande originale très inspirés. A bientôt.

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3 réflexions sur “Les péchés capitaux en bibliothèque : LA LUXURE

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