Les rayonnages forment la jeunesse

L HISTOIRE SANS FIN BIBLIOTHEQUE jaquette dvdAujourd’hui, nous allons évoquer un film qui rend hommage à la lecture enfantine. Un film pas forcément homologué par l’Education nationale mais qui a quand même son petit intérêt, surtout en ce moment où il semblerait que nous marchions sur des oeufs dès qu’on aborde le délicat rivage de la littérature jeunesse (conf). Et oui, ami bibliothécaire, en tant que médiateur du livre, grâce à JF Copé, tu sais désormais que tu as une responsabilité en matière de moralisation de la jeunesse et que parfois, tu t’égares. Au nom de notre solidarité métier, et pour aider aussi nos collègues les moins expérimentés, je voudrais rappeler ces quelques précautions en matière d’acquisition de livres pour enfants :

La première qui tombe sous le sens, c’est de proscrire tout livre montrant des corps nus, et d’acheter exclusivement des albums jeunesse avec des héros vêtus, au minimum d’un slip et si possible avec un manteau qui se ferme (fermeture éclair ou boutons, mais éviter la simple ceinture, qui peut se détacher et laisser apparaître une partie du ventre). Quand les personnages ne portent qu’un slip (ou un slip de bain évidemment, on n’est pas des brutes), on prendra garde de se cantonner à l’acception la plus traditionnelle du terme ; autrement dit, les strings et les culottes brésiliennes seront bien évidemment exclus, même s’il est vrai que pour un illustrateur il est toujours plus facile de dessiner un string qu’une culotte classique avec des coutures importantes et des renforts.

Si les personnages sont des animaux, notez que les auteurs jeunesse ne pensent pas toujours à les habiller. Le bibliothécaire vérifiera alors que les parties génitales du protagoniste animal soient systématiquement camouflées par un artifice graphique, du type pilosité généreuse ou accessoire narratif à connotation non sexuelle (un ballon de football sera bienvenu mais pas des boules de pétanque, par exemple).

Par ailleurs, on n’oubliera pas de porter une attention particulière aux fesses, qu’on trouve parfois dénudées dans les livres pour enfants. Je rappelle en effet que les fesses, eu égard à la diversité des pratiques sexuelles dans notre société, sont bel et bien des parties génitales pour certaines personnes. On ne peut donc que recommander vivement d’acquérir des ouvrages 100% culottés (au sens propre et non figuré, bien sûr).

Ce qui nous amène à évoquer le cas des ouvrages qui mettent en scène des babouins, étant donné que c’est essentiellement à leurs fesses qu’on reconnaît ces animaux. Si jamais il n’était pas possible d’acheter des ouvrages avec des personnages chimpanzés ou marsupiaux à la place, une astuce de bibliothécaire consistera à opérer un estampillage en finesse sur tous les albums comprenant des babouins : apposez le tampon de votre bibliothèque sur l’ensemble des illustrations où on voit leurs fesses, de manière à masquer au moins la fente anale. Enfin, je précise que contrairement à une idée reçue, JF Copé n’est pas un babouin et qu’on peut donc, sans souci, acheter ses livres, surtout si l’on a envie de s’instruire sur les vérités intrinsèques de la condition humaine.

Arrêtons de tourner autour du pot et posons-nous enfin la vraie question : est-ce que les élections ça rend con ? Ce qui semble à peu près acquis, dirait-on, c’est que ça ne rend pas spécialement intelligent. Et que si, nous autres bibliothécaires, nous pouvions avoir une bonne fois pour toutes notre loi sur les bibliothèques dûment votée par nos parlementaires, je ne suis pas certain qu’on entendrait moins d’âneries dans les médias mais au moins on aurait quelque chose de costaud à opposer à ces gens bizarres qui pensent que la lecture contemporaine peut être tenue pour responsable des problèmes de notre société. Ce sera le seul appel au militantisme que je ferai dans le cadre de ce blogue, mais si les groupes régionaux de l’ABF pouvaient profiter de la polémique actuelle pour demander à notre ministre d’ouvrir un chantier qui conduise enfin à une loi sur les bibliothèques, ça serait sympa et un chouïa plus puissant que ces communiqués circonstanciés un peu lourdingues, où l’on convoque Voltaire et des choses aussi incongrues que le caractère « irréprochable » du bibliothécaire (je pense que notre ministre n’a jamais fréquenté de bibliothèque lOl).

Allez, il est temps de dépassionner le débat. Et honnêtement, quoi de mieux pour se détendre qu’un bon petit film tout public fabriqué aux Etats-Unis ? Bienvenue dans…

~~ L’histoire sans fin 3 (1994)

Sans le vouloir, voilà un film tombe à pic pour rassurer tous ceux qui pouvaient penser que les bibliothécaires sont des êtres permissifs ou négligents dans leur médiation envers la jeunesse. Je vous en rappelle le contexte : un garçon nommé Bastien est poursuivi dans son collège par une bande de loubards old school (blousons noirs, gomina et Q.I. d’enfants de 5 ans) et court dans les couloirs du bahut à la recherche d’un abri. Là, alors qu’on aurait trouvé normal que le jeune homme aille se planquer dans les toilettes ou au moins dans un local où il aurait pu s’enfermer à clef, c’est derrière une porte battante qu’il va se réfugier : la porte de la bibliothèque. Le choix est intéressant : une bibliothèque sent en général moins mauvais que des toilettes collectives, mais surtout (et là je voudrais m’adresser aux biblio-sceptiques), si Bastien ne prend pas la poudre d’escampette en direction des gogues ou du bureau de son CPE, c’est parce qu’il sait pertinemment, comme tous les enfants du monde, que la bibliothèque est un lieu où l’on protège la jeunesse. Et oui, cher Jean-François, il me faut porter ceci à votre connaissance : loin de propager des idées délétères pour nos enfants, la bibliothèque est avant tout un refuge pour eux et un rempart contre la violence. Le grand écrivain Hugo Boss n’a t-il pas dit un jour « Ouvrez des bibliothèques et vous fermerez des prisons » ?

L HISTOIRE SANS FIN BIBLIOTHEQUE mielleux

Sous prétexte de protéger, allez-vous me répondre, c’est le mignotage dare-dare, l’assistanat et le laxisme qui se profilent. Que nenni, mon ami : regardez attentivement le bibliothécaire qui nous intéresse ici. Certes, il est un peu rondouillard et sa bonhomie pourrait faire penser à de la mollesse. Pourtant, regardez-le de plus près et appréciez. Ce poil viril, ces vêtements à la ligne classique et ces sourcils affirmés qui ne laissent aucune place à l’ambiguïté sexuelle… Mais oui, il s’agit bel et bien d’un très beau spécimen de paterfamilias  tout ce qu’il y a de plus hétéro ! Et ça, dans notre monde d’aujourd’hui, ça redonne des repères aux jeunes désaxés.

L HISTOIRE SANS FIN BIBLIOTHEQUE pater

Après, c’est l’autorité qui se met en place ; en effet, à peine entré dans la bibliothèque, on voit que le jeune Bastien est immédiatement pris en charge par le bibliothécaire. C’est la déontologie de notre corporation ça, Jean-François. Et une fois qu’on a mis la main sur le gamin, bien entendu, on en profite pour lui rappeler ses devoirs. Visez un peu :

Le respect de l’autorité : « Je suis le bibliothécaire et, dans cette salle, je suis celui qui dit « chut« , alors que toi tu n’en as pas le droit... »

L’invitation à soigner son apparence physique : « Tu es une espèce de petit morveux dont la coiffure ressemble à l’arrière-train d’un porc-épic »

Le lien avec la famille et avec l’école : « Pourquoi es-tu ici, si loin de chez toi ?… Tu ne fais pas l’école buissonnière au moins? »

L’acceptation de la contrainte horaire : « Tu peux rester ici jusqu’à la sonnerie, mais pas plus longtemps! »

Réaffirmer la règle : « Le livre que tu as pris est un ouvrage de référence : il est interdit de le sortir de cette bibliothèque, quelles que soient les circonstances! »

L’hygiène corporelle et la nécessité de se laver les orifices: « Chacun de tes mouvements constitue ton histoire de vie… N’oublie pas ça la prochaine fois que tu te cureras le nez ! »

Franchement, ce n’est pas beau, ce rappel aux valeurs qui fondent notre pacte républicain ? En ce qui me concerne, si je n’étais pas moi-même du métier, je serais carrément impressionné. Le vrai hussard de la République, en 2014, il est bibliothécaire… Non, croyez-moi, Jean-François, les bibliothécaires sont des piliers en matière d’accompagnement de la jeunesse. D’ailleurs, et de vous à moi, si d’aventure vous aviez quelque inquiétude sur la bonne moralité de vos enfants –ce que je peux comprendre avec un père qui ne doit pas être souvent à la maison 😉, je vous le dis tout net : vous pouvez en toute quiétude nous les confier, vos gosses ; nous autres bibliothécaires, nous allons vous les remettre dans le droit chemin en deux coups de cuillère à pot. Et si malgré tout, vous demeuriez perplexe,  je vous livre ces quelques illustrations témoignant de l’engagement des bibliothécaires à garantir une éducation saine pour nos enfants :

L HISTOIRE SANS FIN BIBLIOTHEQUE desherbage

Pour répondre aux prérogatives en vigueur, cette bibliothèque s’est engagée à fermer ses portes une fois par semaine afin d’opérer un désherbage des livres aux contenus pernicieux. Si tout se passe bien, d’ici 3 mois il ne devrait plus rester qu’une vingtaine d’ouvrages. Comme à terme, ça risque de faire un peu chiche dans les rayonnages, la politique documentaire de la bibliothèque consistera alors à acheter 400 exemplaires de chaque survivant.

Quoique séduisante, pour des raisons de bien-être au travail, la bibliothèque a abandonné l’idée de mettre tous les ouvrages jeunesse en prêt indirect. Ceci étant, libre accès ne veut pas dire self-service, et quand un jeune s’approche des étagères pour choisir, le bibliothécaire veille systématiquement au grain afin de s’assurer qu’il ne bécote pas un livre un peu tendancieux.

L HISTOIRE SANS FIN BIBLIOTHEQUE hauteur

Autre méthode qui a fait ses preuves, le bibliothécaire range la moitié de ses collections documentaires à 3 mètres de haut, les rendant ainsi inaccessibles aux minots.

Pour favoriser l’acquisition des savoirs fondamentaux, cette bibliothèque scolaire a déployé une arme d’instruction massive au travers d’un remodelage en profondeur de son plan de classement. Celui-ci se résume désormais à des étagères numérotées : simple, mais super efficace pour faire réviser la numération aux jeunes des ZEP.

Quand il est en forme, le bibliothécaire investit même le terrain de la prévention de la délinquance, où il fait régulièrement des merveilles. Sans compter qu’un bibliothécaire se révèle moins coûteux qu’un agent de police municipale, dont il faut recharger sans arrêt la bombe lacrymo.

*

Ne t’inquiète plus Jean-François, les bibliothécaires assurent. Et tant qu’on sera là, promis, la morale sera sauve. Je t’aime.

*

.

.

.

L HISTOIRE SANS FIN BIBLIOTHEQUE pile de livres

« Les gars, je viens de désherber le rayon sur la proctologie, vous avez une idée de quelqu’un à qui on pourrait en faire don ? »

La bibliothèque vient d'acquérir l'album "Tous habillés des pieds à la tête!" . Les jeunes sont comme fous et veulent en profiter au plus vite.

La bibliothèque vient d’acquérir l’album « Tous habillés des pieds à la tête! » . Les jeunes sont comme fous, c’est pire que la sortie de GTA 5.

Publicités

13 réflexions sur “Les rayonnages forment la jeunesse

  1. Y a erreur, Gornet, personne n’est ironique ici, on n’est pas sur un forum d’humour mais bel et bien sur un site à vocation semi-professionnelle. Bien à vous,
    Mp

  2. Ok, Isa, c’est noté. Je tiens cependant à vous dire que vous êtes la 50ème personne à me tendre la perche pour Billy Elliott et à cette occasion, je vous félicite et vous prie de recevoir le prix spécial du jubilé.
    Plus sérieusement, j’avoue avoir traîné avant de parler du très fameux Billy Elliot du fait que selon moi la scène de bibliothèque, comme l’ensemble du film, sont très inspirés d’un vieux film de Ken Loach dont j’ai désiré parler en préalable en ces colonnes, et dont le personnage principal s’appelle comme par hasard Billy aussi. Mais promis, je le ferai bientôt.
    Cordialement,
    Mp

  3. En parlant de délinquance juvénile en bibliothèque, j’ai repéré dans un bibliobus anglais un jeune garçon en train de cacher un bouquin dans son jean’s.
    Un livre sur la danse en plus, à quelles dépravations ne va-t-il pas se livrer avec ça ???
    Afin que votre information soit complète, je peux vous donner son nom si vous voulez… un certain Billy, Billy Elliot.
    Merci de faire le nécessaire.

  4. Pingback: Les rayonnages forment la jeunesse | Pôle...

  5. Je vous congratule pour votre physionomisme, Blouzouga, il s’agit effectivement de Jack Black à ses débuts, fort prometteurs dira-t-on, puisque notre homme a commencé dans les films pour enfants, donc, et a fini dans les films pour adolescents. Y a bien qu’aux States qu’on peut réaliser des ascensions sociales aussi foudroyantes.

    L HISTOIRE SANS FIN BIBLIOTHEQUE  jack black

  6. Pingback: Les rayonnages forment la jeunesse | Biblioth&e...

  7. Pingback: Les rayonnages forment la jeunesse | NOTORIOUS ...

  8. Pingback: Les rayonnages forment la jeunesse | la bibliothèque, et veiller

  9. Pingback: Les rayonnages forment la jeunesse | -th&eacute...

  10. Pingback: Les rayonnages forment la jeunesse | Biblio-th&...

  11. Je me rends compte que je n’ai pas parlé du film, avec toutes ces histoires. Alors, que penser de L’histoire sans fin 3 ? Que c’est un film aux ressorts narratifs et aux effets spéciaux hyper datés ? Certes. Il n’en reste pas moins un joyeux hommage à la lecture qui, par la seule évasion qu’elle procure, aide les jeunes mal dans leur peau à s’affirmer dans la vie. C’est du prêchi-prêcha de bibliothécaire mais en ces temps incertains, ça fait du bien.

    Bon, ils auraient pu quand même mettre un peu plus de finesse dans le postulat du film, qui est quasiment évangélique :

     » Un démon prend possession des jeunes humains qui se sont détournés des livres et de la lecture. Pour stopper ce démon, une seule solution : il faut trouver un enfant hors du commun, un lecteur vorace doté d’une grande imagination« .

    En gros, si tu ne lis pas assez, tu vas te faire caresser les côtes par les flammes de l’enfer. Très subtil, ma foi.

Commentez cet article

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s