La bibliothèque remet les pendules à l’heure

CE-QUE-LE-JOUR-DOIT-A-LA-NUIT-Quand on est bibliothécaire, même si on est globalement convaincu de la valeur sociale qui est la nôtre, il peut arriver qu’à certains moments, on se demande un peu où on va dans la vie. Je ne sais pas vous, mais par exemple, il y a une chose qui me perturbe depuis quelque temps, c’est cette tendance prégnante qu’a le bibliothécaire contemporain à verser dans l’abstraction et qui, selon mes investigations, nous éloigne de plus en plus de la joie du métier. Je l’avoue moi-même, quand je m’entends parler, des fois, je frémis. N’avez-vous pas remarqué, à quel point maintenant, à chaque fois que vous pointez votre ganache à une réunion de travail, une journée professionnelle ou même un simple déjeuner chez Buffalo Grill ? C’est simple, dès qu’il y a plus de deux bibliothécaires rassemblés, on n’entend plus parler que de « gestion de l’information », « médiation des collections », « participation de la population », évaluation de la formation », numérisation, valorisation, animation, fréquentation, documentation, organisation, coopération… Hé, stop les amis ! Je veux dire, ça ne vous choque pas, vous à la fin, tous ces mots en –tion ?

Pour s’aérer un peu l’esprit et s’éloigner de ce tionisme ambiant, j’ai envie aujourd’hui de vous parler d’un très bon film d’Alexandre Arcady. Ce qui, pour un cinéphile averti, relève évidemment du pléonasme –ou, si l’on voulait enrichir son vocabulaire grâce à la magie d’Internet : de la périssologie. Je sais, ça t’en bouche un coin, mais sache qu’avant d’être tenancier de blogue populaire, j’évoluais dans des sphères considérées comme intellectuelles. Bref, marquons une petite halte salutaire et prenons le soleil avec …

Ce que le jour doit à la nuit (2012)

Ah, Alexandre Arcady… Je ne sais pas ce qu’on reproche à cet homme-là. Pour ma part, j’ai toujours aimé ses films, qui bouillonnent de lumière, de nostalgie et de sentiments authentiques, ainsi que de cette convivialité pied-noire souvent incomprise et ô combien respectable quand on voit les merveilles que les Français du soleil ont ensemencées en cette Algérie qui, faut-il le rappeler, était à l’état moyenâgeux quand ils l’ont trouvée. Bon, pas de Paul et Mick, en plus, ce coup-ci, Arcady s’est appuyé sur un joli roman de l’auteure algérienne Yasmina Khadra ; ce qui est à la fois un signe d’ouverture et de bon goût.

Ah, Yasmina Khadra… Quand j’ai découvert cette romancière à l’époque avec Les agneaux du seigneur (non, ce n’est pas l’édition en verlan du Seigneur des anneaux), je m’imaginais cet écrivain comme une belle brune aux cheveux ondulants, la quarantaine épanouie, profonde et sensuelle, avec sûrement un goût très fin en matière d’onglerie. Tant et si bien qu’en 2001, quand l’auteur a fait son coming out et qu’on a pu découvrir sa tête de militaire sur le retour (capitaine Moulessehoul au rapport), j’ai eu peur et j’avoue, le choc a été rude. Du coup, si Yasmina s’appelle en fait Mohamed, on se dit que de la même façon, Alexandre Arcady est possiblement le pseudonyme d’une gonzesse nommée Charlotte qui depuis 25 ans, nous fait le coup des films de pieds-noirs qui en ont dans la culotte alors qu’en fait cette femme passe ses week-ends à enfiler des perles avec Anny Duperey. Hum, venons-en au fait : de quoi nous cause ce film ?

Nous sommes dans les années d’après-guerre (la deuze), en Algérie, dans un village qui serait tout à fait charmant s’il ne portait le nom saugrenu d’une pizza : Rio Salado. Nous y suivons un jeune Arabe plein de vitalité et de rêves, Jonasz (sic), qui nourrit une idylle depuis l’enfance avec Emilie Parillaud, une jolie colonne modèle ionique. Un jour d’égarement –ou d’erreur d’aiguillage, c’est selon, Jonasz fait malencontreusement l’amour à la mère d’Emilie… Alors, quand le lundi suivant notre tempétueux jeune homme se trouve invité à boire le thé chez Emilie et sa daronne, entre l’infusion et le biscuit à la cuillère, il n’est pas très à l’aise dans ses aisselles. D’autant que pour les besoins de la dramatique, Emilie n’est évidemment pas au courant que son prétendant a vertigineusement honoré sa mère il y a quelques jours. Comme si de rien n’était, donc, et avec une innocence confondante, miss Parillaud va proposer un rendez-vous galant à Jonasz :

— « On se voit demain, tu veux bien ? On se dit à trois heures à la bibliothèque ? …  Après, on ira se balader, comme ça on pourra parler… »

Après avoir fauté comme un chacal, on se dit que Jonasz s’en sort bien : la bibliothèque, pour amorcer sa rédemption, sera toujours un lieu moins intimidant que l’église, la mosquée ou le bureau du juge d’application des peines. Hélas, ce cornichon ne va même pas saisir cette occasion de se racheter. En effet, le lendemain, au moment où il s’apprêtait à entrer dans la bibliothèque du village pour y retrouver Emilie, il voit passer dans la rue madame Sa Mère qui, comme par hasard (c’est vicieux, le cinéma parfois) est sortie faire ses commissions juste à côté…

A notre gauche, la porte de la bibliothèque, d’un rouge étincelant , laquée comme un lipstick. A notre droite, Mme Anne Parillaud, mode femme fatale enclenché, en talons aiguille et toilette satinée. Entre les deux, les bras ballants : Jonasz, hésitant. En trois secondes, l’affaire est entendue : le gadjo renonce aux délices de la lecture publique et court comme un lapin de garenne derrière la quinqua’ incendiaire. Les bibliothèques ont déjà à subir une sacrée concurrence, alors si même les mères de famille commencent à racoler à leurs abords, ça devient carrément plus possible.

*

Pendant ce temps-là, à l’intérieur de la petite bibliothèque, Emilie ronge son frein et regarde l’heure en attendant son rencard.

Dans la France comme dans l’Algérie de l’après-guerre (je vous rappelle que jusqu’en 1962, l’Algérie est comme les Côtes d’Armor, un département français), l’influence des libérateurs américains est partout. Même à la bibliothèque où, on le voit, on a récupéré des enjoliveurs de grosse Buick pour en faire des abat-jours fashion.

*

Remarquant cette jeune femme qui ne fait somme toute que stationner à une table avec un bouquin dont la vertu essentielle consiste à lui fournir un peu de contenance, un étudiant en master d’âme en peine qui vaquait par là réagit. Il s’assied à côté d’Emilie et entame la conversation. Dommage pour lui, notre amie a le cœur ailleurs…

CE QUE LE JOUR DOIT A LA NUIT bibliothèque - rasoir

Au bout d’un moment, ce garçon commence à devenir pénible et Emilie manifeste plus vivement son agacement. Vu qu’elle est quand même une fille de bonne famille (à part sa mère nymphomane bien sûr), elle trouve une tactique relativement élégante pour se débarrasser de l’étudiant pot-de-colle. Elle lui lance : « Tu sais si la pendule de la bibliothèque est bien réglée ? Parce que j’ai pas l’impression !« .

CE QUE LE JOUR DOIT A LA NUIT bibliothèque - dehors

C’est rusé, pas des plus sympas, mais ça marche. En effet, le garçon abandonne la table et part docilement mener l’enquête de l’horloge-qui-marche-pas auprès du personnel de salle. Hum, jusque là, on aimait bien cette petite cocue d’Emilie (sans doute à cause de notre héritage judéo-chrétien de commisération), mais il faut reconnaître que ce n’est pas très urbain de sa part de supposer que la bibliothèque pourrait être équipée d’un matériel obsolète ou défectueux. Surtout que, lorsqu’on y regarde de près, cette petite bibliothèque témoigne de pas mal d’innovation, avec notamment une banque d’accueil hallucinante :

Oui, nous ne rêvons pas : la bibliothécaire (tricot prune) est sous le guichet. Si on apprécie aisément le postulat (l’humilité du professionnel qui s’efface dans le service public), on admettra toutefois que cela puisse décontenancer le lecteur qui, lorsqu’il se présente, est gratifié d’une vue exclusive sur la crinière de la professionnelle de l’information. Le concept est donc novateur (l’accueil sans visage) mais on en cherche l’utilité… Pour autant, ne coupons pas les cheveux en quatre. Je vous rappelle qu’on est dans les années 50 et que les mœurs n’étaient pas aussi dissolues qu’aujourd’hui. Cacher le visage et le corps de la bibliothécaire, c’était alors une façon comme une autre de signifier que la bibliothèque était en première instance un lieu d’étude et d’écarter toute tentation polissonne pour les usagers, dont on exigeait du calme mais de volupté, point. A rebours, pour ne pas refléter une image par trop rétrograde ou figée de la bibliothèque, on remarque qu’un ventilateur a été judicieusement posé sur le guichet et orienté vers la tignasse de la bibliothécaire, créant un effet « cheveux dans le vent » des plus réussis.

*********************  Intermède musical  *************************

Nous revoici dans la petite bibliothèque de Rio Salado, quelques années plus tard. Suite au lapin éhonté qu’il avait posé à Emilie à la bibliothèque, nous pouvions nous en douter, Jonasz-le-tombeur avait fini par prendre le large. Happé par les sirènes bien en chair des quartiers malfamés d’Oran, il avait laissé Rio Salado derrière lui pour aller dilapider sa jeunesse en ville, y commettant des excès de toutes sortes. Or, un été, sans doute épuisé par sa vie de débauché, Jonasz décide de revenir au village pour se ressourcer. Une fois arrivé, il cherche à prendre des nouvelles d’Emilie. Il ne met pas beaucoup de temps pour retrouver sa trace. En effet, il se trouve qu’en bonne Pénélope des temps modernes, la jeune femme est restée strictement au même endroit où Jonasz l’avait laissée la dernière fois : à la bibliothèque ! Une fille sacrément tenace 😕 … Tenace mais pas folle : pressentant qu’elle risquerait au bout d’un moment de s’ennuyer à rester assise dans cette bibliothèque –aussi riches que soient ses collections, Emilie a eu la bonne idée de se faire embaucher comme bibliothécaire, remplaçant la dame au tricot prune. Nous, on se dit que ça a dû être en plus l’occasion de donner un coup de jeune à cet établissement désuet. Tu parles Karl, les années ont beau avoir passé et le personnel rajeuni, la bibliothèque n’a pas évolué d’un aoûtat : un tapis de poussière de 3 cm d’épaisseur sur les tables, des livres toujours sous vitrine, et une bibliothécaire qui a troqué le tricot râpeux pour… une blouse d’instit’ ambiance IIIème république :

Ne soyons pas injuste, car dans une tentative d’apporter quand même une touche de fraîcheur, la nouvelle bibliothécaire a investi dans du maquillage, qui lui permet de contraster positivement avec l’austérité générale du lieu. Bon, elle ressemble plus à une voiture de tuning volée qu’à un premier prix de rallye mais au moins on se dit que ça va attirer les foules… Hélas, c’est le bide intégral vu qu’il y a dégun dans la bibliothèque. A la décharge d’Emilie, si sa génitrice est encore en train de faire son tapin hors-les-murs devant la bibliothèque avec ses talons hauts, on comprend que les villageois préfèrent rester dehors.

Du coup, quand Jonasz réapparaît comme par enchantement dans la bibliothèque déserte, hormis le plaisir irremplaçable de revoir celui qui l’a jadis faite cocue, c’est avant tout la présence humaine qu’Emilie apprécie… et elle sort à Jonasz le grand jeu afin qu’il reste le plus longtemps possible à lui tenir compagnie. Là, une fois qu’elle eut éclusé tous les sujets de conversation à sa disposition, Emilie attrape des livres au hasard et les glisse dans les mains de Jonasz pour maintenir le lien. Tiens, cadeau !

Franchement, elle aurait pu lui offrir autre chose. Déjà, il est hyper-conventionnel de la part d’une bibliothécaire d’offrir des livres, et puis si je ne m’abuse, les livres de bibliothèques sont normalement destinés à l’emprunt des citoyens et non à l’offrande de rabibochage. Enfin, quitte à profaner la bienséance de notre métier, Emilie aurait pu choisir à ce compte-là des livres moins craignos plutôt que ces opus à moitié putrides qu’elle lui tend et dont les pages comme la reliure s’effritent au premier toucher.

A l’évidence, Jonasz n’a pas du beaucoup lire quand il courait la mouquère à Oran car ces livres en piteux état semblent lui convenir. Il est même super content du roman d’Elsa Triolet qu’Emilie vient de lui mettre dans les mains. Par capillarité, notre jeune femme est aux anges : son opération réconciliation, soutenu par le meilleur de la lecture publique, a marché comme sur Chatroulette et tu vois le jeune homme qui repart gai comme un pinson avec son palimpseste sous le bras.

*

Alala, Arcady, qu’est-ce que c’est que ce film à la morale douteuse ? Tu es en train de nous raconter–et le capitaine Moulessehoul avec toi, que la carrière de bibliothécaire s’embrasse par dépit ? Car c’est ça, en fait, la conclusion du truc :  si tu es jeune et jolie et que ça fait trois jours que tu attends ton rendez-vous, si ton mec t’a cocufiée avec ta propre mère, si tu as envie de te jeter sous un train à grande vitesse, si tu déprimes comme une vieille pochetronne, alors une alternative au suicide s’offre à toi : devenir bibliothécaire. Bibliothécaire, un métier qui fournit la formidable opportunité de revenir à la vie par la petite porte et de se résigner jusqu’à la mort grâce à la magie de la fonction publique et de l’emploi garanti à vie. 

En dehors de sa vision détériorée du monde des bibliothèques, Ce que le jour doit à la nuit est une saga très agréable et bien troussée, qui nous consolide d’ailleurs dans un constat effrayant : souvent, les films qui persiflent sur les bibliothèques sont de bons films alors qu’a contrario, les films qui apologisent l’univers des bibliothèques eux, sont régulièrement des roustissures sans nom. Misère.

CE QUE LE JOUR DOIT A LA NUIT bibliothèque - triolet

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