Les péchés capitaux en bibliothèque : LA COLERE

AVERTISSEMENT : L’article qui suit contient 5 gros mots, 7 allusions à la sexualité adulte ou infantile et 8 locutions anglophones à la mode. Il est également susceptible de comporter des traces d’argot, de verlan et d’acronymes pour initiés.

*

Quand tu évolues dans le monde des bibliothèques, tu as beau écouter Claude Debussy en faisant ton catalogage, faire comme si tu n’entendais rien quand un usager t’envoie le sempiterrible running gag du lecteur pas jouasse (« vous êtes bien des fonctionnaires, vous!« ) ou bien, lors des réunions de travail, adopter la technique de l’autruche qui dort dans son sac de sable afin de laisser ton courroux sous le boisseau, il y a des jours où tu ne peux faire autrement que de 👿  tE mEttrE En coLErE.

C’est d’abord cette saine colère, la colère intellectuelle, féconde et légitime, qui n’est à la vérité qu’une réponse aux attaques trop souvent lancées à l’encontre de ton intelligence, de tes convictions, de ta culture métier. Celle qui anime par exemple notre bien-aimé Bertrand Calange, apprenant que les conservateurs des bibliothèques territoriales ne seront plus formés à l’ENSSIB mais dans ces centres de rétention proprets, gérés par plein de gens en costume qui sentent un after-shave trop musqué et qui ne vont plus leur inculquer que les vertus de la RGPP, de la finance analytique et du management par le stress. Et oui, chers collègues, il faut le savoir, nos futurs conservateurs territoriaux vont être des fighters de la technocratie locale, et quand ils vont débarquer pour remplacer votre bon vieux conservateur parti à la retraite, la première chose qu’ils vont faire, ce n’est pas de vous demander si vous avez un fonds patrimonial ou si vous avez pensé à faire un récolement durant les douze dernières années : ils vont démarrer de suite en lançant un audit sur l’absentéisme et en vous demandant de lister vos compétences dans des tableaux auxquels vous entraverez oualoulou.

A côté de ce type de colère, compréhensible et pour ainsi dire nécessaire, il y aussi tous ces emportements du quotidien dont tu oses généralement moins parler sur Internet :

  • c’est cette porte que tu viens de claquer comme une furie (pas de chance, derrière se trouvait un auteur de livre d’artiste venu démarcher la bibliothèque, le pauvre repart avec le poignet en compote, c’est mort pour les pop-up compliqués maintenant) et tout ça, c’est parce que pour la 400000ème fois, ton abrutie de collègue de la section jeunesse a laissé ses empreintes dentaires sur le capuchon de ton stylo préféré alors que tu n’arrêtes pas de lui dire d’arrêter de le mâchouiller et que si elle manque des sensations, elle n’a qu’à investir dans un homme. Prise au vif, cette souillon est allée se plaindre à votre directrice et, tu ne comprends pas comment tu en es arrivée là, mais trois jours plus tard, tu te retrouves à la DRH à devoir expliquer pourquoi tu as envoyé un pauvre artiste local (accessoirement ami du maire) à l’hosto à cause d’un stylo-bille.
  • c’est ton clavier d’ordinateur que sur un coup de sang, tu viens de pulvériser en le tapant de toutes tes forces contre le bord de ton burlingue. Pour tout dire, ça faisait longtemps que ça te démangeait. La semaine passée, déjà, tu t’étais chauffé la tête avec cette diablerie de rapport DLL en ligne : bloqué à la case G246, le serveur du ministère t’avait gratifié d’un freeze qui t’avait obligée à te retaper toute la saisie depuis le début. Tu avais alors hurlé un juron dont tu ignorais jusqu’ici l’existence dans ta bouche, notamment parce que tu es quelqu’un de respectueux envers tous les corps professionnels, y compris envers le plus vieux métier du monde. Mais ce coup-ci c’est le bouquet : ton responsable t’a demandé de faire une bibliographie sur l’amour à l’occasion de la Saint-Valentin (très original) et tu te déchires les nerfs sur Openoffice depuis 3 jours, tout ça parce que tu bosses dans une collectivité de radins qui sont pas fichus d’investir dans de vrais outils de traitement de texte et qu’à force de t’exploser les yeux devant l’écran à essayer d’ancrer convenablement tes images et tes zones de texte, l’envie de tuer un animal commence à te saisir. Finalement, la mort de ton clavier sonnera comme un dérivatif des plus convenables.

Je ne parle évidemment pas du cortège de ces lecteurs et lectrices qui te rendent la plage de prêt pénible et douloureuse à cause de leurs odeurs buccales d’outre-tombe, de leurs manies de corner les pages des livres, de ne jamais se souvenir du nom des écrivains, d’oublier leur carte de bibliothèque, de te narrer par le détail la vie intime qu’ils partagent avec leur bête de compagnie…

Dans tout ce fatras, un homme a dit non. Refusant toute concession à la médiocrité, il s’est dressé et, fort d’une indéfectible ligne de conduite (« Celui qui m’emmerde, il supportera ma colère« ), il a retroussé ses manches, défait sa cravate et s’est donné pour mission de revigorer la fierté des bibliothécaires. Il s’appelle Tom Dérangé et il est…

~~ The substitute (1996)

Et vlan, encore un titre en anglais qui ne veut rien dire… quoique cette fois, nous pouvons tempérer notre déception car il y a quelques années, le film est ressorti dans une version francisée ; ce qui donne : Le suppléant. Pas mal, même si pour employer un français plus rigoureux, le film aurait dû s’appeler avec plus d’exactitude Le vacataire horaire. En effet, il raconte les aventures d’un homme qui est embauché au pied levé comme professeur d’Histoire remplaçant dans un lycée de banlieue, lequel s’avère plutôt hard, comprenez qu’on va y trouver plein de voyous, de drogue en libre circulation, de filles dévergondées et de gangs qui font les malins avec des foulards noués sur le crâne dans un mépris éhonté de la loi sur l’interdiction du voile à l’école. Dans ces conditions, on le comprend, le professeur Dérangé entame un peu tendu son remplacement. Et quand il essaye de trouver du réconfort dans la salle des profs, sur quoi il tombe ? La prof-documentaliste du bahut, en train de ronfler comme une brute :

Non, vous ne rêvez pas, le métier de bibliothécaire peut se montrer fatigant.

La pile de bouquins qui va bien, une paire de verres correctifs posée dessus, le mug moche rempli de thé à la bergamote, une pâtisserie maison : voilà, somme toute, la panoplie ordinaire de la bibliothécaire alerte et bien dans sa peau… Vive le cinéma, papa.

Quand l’athlétique Tom Dérangé pénètre dans la salle des profs –qu’il envahit littéralement de sa présence et de sa tessiture rocailleuse, la libido de notre professionnelle du livre endormie ne fait qu’un tour. On la voit se réveiller en sursaut puis, fraîche comme un gardon, se présenter avec un professionnalisme à toute épreuve à son fringant collègue : « Bonjour, je suis Anna McDillon, la bibliothécaire« .

Si le genre bibliothécaire n’est pas votre tasse de thé, une seule porte de sortie (« exit ») : la machine à café.

Pour concrétiser son approche et vu qu’elle n’est pas très-très belle (elle ressemble à Benny Hill avec une perruque de Lady Di…après l’Alma), miss McDillon mise sur son meilleur atout : le côté littéraire du métier, assorti d’une bonne touche d’humour raffiné. Ainsi, devisant sur les chenapans qui mettent le souk dans le lycée, elle a une formule des plus piquantes pour les qualifier : « les rois des débiles« . C’est excellent, mais par malchoune, ça ne suffit pas à Tom pour succomber aux charmes de notre pimpante bibliothécaire : il va finalement lui tourner le dos et préférer la compagnie de la machine à café, bien plus chaude à son goût.

Le café ne sera pas de trop, car ce qui attend le professeur va par la suite se révéler corsé. En cause : un groupe de jeunes rebelles à l’autorité a décidé de lui faire la peau en le poursuivant à base d’armes à feu et de poings américains. Du fait que c’est le héros du film (et aussi qu’il est un peu têtu, il faut avouer), Tom décide de ne pas se laisser faire et décidé à riposter, il use d’une méthodologie de projet aussi rapide qu’efficace :

1. Pour tendre une embuscade à l’armée de loulous qui lui colle au train, il opte pour le CDI, confirmant ainsi, et en son sens le plus propre, le rôle stratégique des bibliothèques dans les écosystèmes académiques.

2. « Anna, sous votre bureau, tout de suite ! » . Bien vu : Tom demande à la bibliothécaire de s’agenouiller sous le bureau –non pas en vue d’un entretien individuel, mais pour qu’elle se planque et évite les balles perdues quand le baston va démarrer.

3. Quant à lui, doté de l’oeil du faucon maltais, Tom repère un rayon dans lequel il va pouvoir se dissimuler et surprendre ses adversaires. Il fixe son choix sur les étagères d’usuels qui comme chacun le sait, sont devenues plus ornementales qu’autre chose aujourd’hui à l’heure du numérique. De ce fait, il ne faut à Tom que quelques secondes pour pousser les 3-4 livres qui végétaient sur l’étagère et se glisser dans son encoignure.

Ainsi, quand la voyoucratie locale débarque dans la bibliothèque, notre aimable Dérangé n’a aucun mal à prendre tout ce beau-monde par surprise et à leur faire rendre les armes, sous la menace de son visage buriné. Cependant, rapidement embarrassé par tous les flingues qui lui sont remis, Tom est obligée de siffler (pas galant, mais plus rapide qu’un message intranet) la bibliothécaire qui stagnait sous sa banque d’accueil afin qu’elle lui donne un coup de main, à savoir embarquer tous les guns sur un chariot de rangement et les ranger dans la réserve, sans doute pour les mettre en prêt indirect.

Par la suite, comme on pouvait le supposer, l’ambiance va vite monter dans les degrés. En effet, après avoir durant des semaines essuyé les vexations professionnelles, les échecs pédagogiques et la pauvreté sémantique des insultes des gamins, il se trouve que le professeur Tom Dérangé est présentement résolu à laisser exploser sa colère. Sentant que ça va barder pour leur matricule, un des loulous tente bien de négocier mais Tom le stoppe immédiatement en lui rappelant ce fondamental de la lecture publique :

— Chut, on ne parle pas à la bibliothèque !

L'arme fatale du bibliothécaire pour remettre de l'ordre dans son établissement : pointer son index vers le zénith tout en l'appuyant sur ses lèvres. Surtout, ne faites pas ça avec le majeur, et si vous avez un long nez, veillez

A l’heure des restrictions budgétaires, une astuce à coût zéro pour le bibliothécaire qui veut remettre de l’ordre dans son établissement : vous pointez tout simplement votre index vers le zénith en l’appuyant sur vos lèvres. C’est assez facile, il faut juste veiller à ne surtout pas se tromper de doigt (car si vous faites cela avec le majeur, par exemple, vous perdrez tout l’effet escompté)

« Les gars, arrêtons les bêtises et partons, on vient de nous faire chut ! »

Après, nous assistons chez l’enseignant à un crescendo qui va débuter par une blague d’étudiant en DUT Métiers du livre et finir en défenestration générale des importuns.

La blague Mediadix :

–Il est temps que vous vous plongiez dans les livres, les mecs… Tiens, en voilà un dont je vous recommande la lecture, L’attrape-coeur [il jette le livre de toutes ses forces dans l’abdomen d’un des lascars]… Bah oui, j’ai dit « attrape! »

Le garçon, plié en deux, est littéralement heurté par la prose de Salinger mais ça ne suffit pas à étancher l’ire de notre enseignant, qui poursuit la leçon en projetant avec vigueur un chariot de retour plein de documents sur le corps déjà diminué de l’adolescent. Pas de chance, celui-ci parvient encore à se mouvoir et il se crapahute à travers la bibliothèque avec ses petits copains. Tom va se les faire un par un.

Inspiré par son expérience récente dans l’étagère des livres en consultation de place, il se glisse hâtivement à l’intérieur d’une autre étagère de laquelle il envoie quelques mawashi-geri dans les tibias de ses élèves, se redresse, envoie de la mandale, de la torgnole et de l’uppercut, fracasse la tête d’un des bad boys contre un pilier et utilise l’échelle de la bibliothèque pour en pousser deux autres à travers la fenêtre… Jeu, set et match. La bibliothèque est dans un état lamentable.

Pour améliorer l'accessibilité de la bibliothèque, on propose désormais au public un peu pressé de sortir par les fenêtres

Pour améliorer l’accessibilité de la bibliothèque, on donne désormais au public un peu pressé la possibilité de sortir par les fenêtres

Une fois le calme revenu, Miss McDillon, la bibliothécaire, sort du magasin mais pas de sa réserve, et au lieu de s’énerver du désordre que Tom et son caractère atrabilaire ont mis dans sa bibliothèque, elle contemple l’homme en sueur et se pâme en le rassurant d’un caressant « Ce n’est pas grave, on s’en fout« .

Un homme en nage dans une bibliothèque ! Et non, ce n’est ni le fantasme d’une bibliothécaire en manque de sensations, ni le magasinier principal qui fait une pause pendant le récolement d’été, c’est juste un collègue sympathique qui vient de conclure une médiation des publics un peu houleuse.

« On s’en fout » 😯  , c’est tout de même une réaction un peu légère de la part de cette bibliothécaire. Je veux dire, quand on est un peu renseigné sur le budget d’un CDI de lycée –rien qu’un chariot de retour à racheter et c’est déjà un plan pluriannuel d’investissement qu’il faut mettre en branle, donc en dépit du plaisir immense que ça doit procurer, il me semble que ça fait un peu cher le quart d’heure passé sous un bureau à mater un collègue torse-poil en train de tabasser des élèves.

 

*

Avertie que certains livres pouvaient être dangereux pour elle, la jeunesse se protège et ne vient plus dans les bibliothèques publiques que solidement armée. On ne sait jamais.

 

 

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