Espionnage artisanal à la bibliothèque

L'affiche du filmLa Patagonie, pour peu qu’on aime les grands espaces, les climats un peu vifs et qu’on n’ait pas peur d’y croiser un nazi en goguette ou un chanteur en mal d’inspiration, c’est le paradis. Il y en a un qui ne s’est pas trompé, c’est Enzo. Ce dernier, las de la vie urbaine, a quitté Buenos Aires avec toute sa famille pour s’installer dans la petite ville vivifiante de Bariloche, au pied des Andes, où il vient d’acquérir un hôtel avec son épouse. Pas de chance pour eux, leur premier client est une des crapules les plus infectes que la Terre ait portée : le docteur Mengele. Hum, si tu penses que ça aurait pu être pire et qu’ils auraient pu tomber sur Florent Pagny, c’est que tu n’y connais rien en chanson francophone de qualité ou alors que tu es un infâme négationniste. Dans tous les cas, te concernant, je ne vois qu’une solution : prendre ton ticket chez un psy pour qu’il t’apprenne à savoir aimer. Et maintenant, revenons à nos moutons, Riton.

Le médecin de famille  (2013)

Le postulat de ce film argentin est clair : les responsables nazis qui se sont terrés en Amérique du Sud après la guerre se présentaient comme des gens cultivés et délicats, de sorte qu’ils ont pu bénéficier de l’hospitalité voire d’une véritable complicité de la part des autochtones. C’est l’exemple du docteur Mengele, a.k.a. « l’ange de la mort », le bourreau d’Auschwitz, nazi de la première heure qui, dans les années 60, avait l’air super sympa sous le soleil sud-américain, avec son élégance européenne, sa moustache fine, son eau de Cologne et son goût pour la grande musique.

Il y en a une qui s’est bien fait empaumer, c’est Lilith, la fille d’Enzo –le patron de l’hôtel qui héberge le sieur Mengele. La fillette est effectivement fascinée par ce ténébreux Teuton qui ne cesse de l’épater avec ses belles phrases et ses locutions germaniques compliquées. D’un autre côté, c’est super positif car ça motive la jeune fille à travailler son allemand. Ainsi, lorsqu’un jour, Mengele lui dit que jadis il était un Sonnenmensch (« surhomme »), la petite fonce à la bibliothèque de l’école pour savoir ce que ça veut dire…

Petit chaperon rouge dans la forêt de livres

Une fois sur place, elle demande un dico d’allemand à la bibliothécaire, une belle rousse au sang d’hier qui ressemble à Mylène Farmer dans une version bloc de l’Est, camouflée dans une jupe en feutre et un sous-pull en lycra qui laisse apparaître de généreux… omoplates. Peu importe le flacon pourvu qu’on ait le livresque, objectera-t-on. Et oui, la petite Lilith obtient son dictionnaire et c’est bien le principal.

LE MEDECIN DE FAMILLE - bibliothèque dictionnaire

Sauf, qu’évidemment, ce serait trop simple, elle n’y trouve pas le fameux terme Sonnenmensch. Pour cause, le dictionnaire que Mylène lui a fourgué est épais comme l’édition poche du roman annuel d’Amélie Nothomb (NDLR : pas épais du tout) et se cantonne manifestement à l’essentiel du globich outre-rhénan (« glöbisch » ?). Par bonheur, piquée par un excellent réflexe professionnel, notre bibliothécaire revient vers la fillette et lui demande ce qu’elle cherche exactement. Lilith lui tend sa main, sur la paume de laquelle elle avait écrit Sonnenmenschen en manière de pense-bête (NDLR : le post-it© ne sera inventé que 18 ans plus tard).

LE MEDECIN DE FAMILLE - bibliothèque main

Innocemment, la jeune fille a écrit l’objet de sa recherche sur le revers de sa main, à la manière des tatouages fanatiques des SS.

La bibliothécaire oriente alors la jeune fille vers de grands ouvrages illustrés présentant ces figures mythologiques de Sonnenmenschen que l’eugénisme pangermanique du régime nazi récupéra. Grisée par toutes ces reproductions de malabars au torse haut et aux cheveux ondoyants, la jeune fille a l’air pleinement satisfait de la médiation de Mylène.

LE MEDECIN DE FAMILLE - bibliothèque mytho

La suite du film n’est pas très intéressante : on nous révèle en effet que la bibliothécaire n’est pas seulement une belle plante qui en a dans le sous-pull, mais aussi une espionne du Mossad, infiltrée dans cette bibliothèque d’école pour confondre Mengele et ses protecteurs.

chaperon ballant

Hum, une bibliothécaire espionne… c’est magnifique. Bon, déjà, merci pour ce cliché délectable sur la corporation des bibliothécaires, dont on se plaît ici à pointer l’insignifiance comme idéale pour qui veut mener tranquillos une activité parallèle sans éveiller les soupçons (du genre « qui va se méfier d’une bibliothécaire, de toute façon, on ne les remarque jamais » ). Mais surtout, s’il devait réellement s’avérer qu’il y ait des espions dans le milieu des bibliothécaires, il y en a certains qu’on va voir d’un autre oeil, maintenant :

– Pense par exemple à Huguette, la collègue de l’atelier qui s’intéresse tout le temps à ta santé physique et mentale ( « Tu as l’air fatiguée en ce moment, pourquoi tu vas pas voir le docteur? » , « C’est pas normal que le chef te parle comme ça, moi à ta place je me ferais arrêter » … ). A se demander si cette pouffe qui passe sa vie à te tenter n’est pas une félonne qui roule pour la DRH. D’ailleurs, quand tu réfléchis bien, tu l’as vue un jour becqueter à la cantoche avec une nana du service Mobilité, et à mon avis elles ne parlaient pas que du dernier livre de Baruch Spinoza.

– Prends aussi Kevin, ce collégien qui vient faire son stage découverte à la bibliothèque et qui fiche son nez partout, pose plein de questions sur le fonctionnement du service et demande à voir des chiffres pour son soi-disant « rapport d’étonnement ». Tu parles, à tous les coups, ce morveux est le fils de ton DGA, envoyé en scred’ pour faire un audit de la bibliothèque.

– Même  Jean-François, à la limite, avec sa manie de pilonner un livre dès qu’il y a une trace de crayon de papier dedans ou une page marquée, si tu le freines pas, ce blaireau va finir par nous couler la boîte. C’est d’ailleurs si flagrant que ça a l’air d’être calculé, comme s’il voulait que tous nos lecteurs finissent par préférer la belle médiathèque intercommunale au design putanesque que la ville d’à côté vient d’ouvrir…

Bon, arrêtons les suppositions farfelues. En bibliothèque, il n’y a pas plus d’espion que d’agents du Mossad. Quelques agents maussades tout au plus, si on va par là.

Un grand merci à Thierry, de la Ligue d’improvisation d’Ozoir-la-Ferrière, pour ce jeu de mots faramineux. Shalom à toi, mon frère.

LE MEDECIN DE FAMILLE - bibliothèque échange

Regarde, jeune fille, si tu prends un livre noir, un livre rouge et un livre jaune, tu peux faire le drapeau allemand. Tu veux essayer ?

Avis sur le film :

J’ai bien aimé. Grâce à sa narration capiteuse et à des relations entre les personnages toujours décrites comme équivoques, on n’est jamais à l’aise dans son fauteuil et on s’accroche immanquablement à l’histoire de ces braves gens que par antonymie on pourrait appeler les Injustes, qui certes n’aidèrent pas les Juifs et les persécutés à échapper à la barbarie nazie mais qui, au contraire, ont mis après la guerre toute leur énergie et leur tendresse à cacher les anciens Nazis pour qu’ils puissent se refaire une jolie vie au soleil. Bon, je ne sais pas si vous le connaissez mais je vous avoue tout de même continuer de préférer le vieux film de Schaffner, Ces garçons qui venaient du Brésil, autrement plus rock’n’roll, avec un stupéfiant Mengele composé par Gregory Peck.

Quittons-nous maintenant avec la délicieuse chanson de Serge Gainsbourg (1975) sur le sujet :

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Une réflexion sur “Espionnage artisanal à la bibliothèque

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