Plus fort que le libre-accès : la bibliothèque en « full-access »

« — Et si je les laissais entre eux, tout simplement? » 

Quand on exerce le métier de bibliothécaire, on a, forcément, déjà connu ce frisson. Je parle de celui qui te vient, le plus souvent au service public les samedis après-midi, alors que la bibliothèque est pleine comme un oeuf, que l’affluence commence à te monter à la tirelire et que, manque de bol, ta collègue migraineuse a vidé la boîte de THE BREAKFAST CLUB bibliothèque dvdDoliprane suite à la dernière réunion de service. A ce moment-là, c’est bête mais, étourdi(e) par l’ébullition générale, TU NE SUPPORTES PLUS PERSONNE :

cet habitué qui te demande pour la 300ème fois ce mois-ci comment ça se fait que Le Figaro du jour n’est pas rangé à sa place. En vérité, ce charmant monsieur a très bien vu qu’une dame le lisait déjà et tu sais que c’est juste sa manière de faux-derche de solliciter ton intervention pour faire hâter sa lecture à la dame…

cette mère de famille inapte à tenir ses enfants, lesquels braillent et rampent partout depuis un quart d’heure, te donnant le tournis –et l’envie de tous les attacher façon attelage de huskies et de les fouetter jusqu’au sang avec ton cordon de douchette afin de rattraper 4 années d’autorité parentale déficiente.

ta collègue de prêt, qui part se fumer sa clope toutes les 12 minutes et qui te laisse seule à la banque de prêt à devoir gérer tout ce qui se présente : la fratrie du quartier, dont l’aîné de 14 balais se mélange tellement les pinceaux avec les 5 cartes d’abonnés de ses frères et soeurs que tu as l’impression de jouer au jeu des sept familles avec Gilbert Montagné ; le coup de téléphone de ta dirlo qui depuis son bureau, te demande de lui fournir au plus vite tes stats semestrielles d’accueils de classe pour ché pas quelle bordille de réunion ; et encore, cet usager qui a cru te faciliter le travail en faisant lui-même sa réservation sur l’opac, mais qui vient ensuite te voir parce que monsieur ne comprend pas pourquoi il n’arrive pas à réserver le dernier DVD de Woody Allen… alors que d’avance, tu sais que le mec n’a toujours pas pigé le système et tu voudrais juste pouvoir l’envoyer sur les roses pourpres du Caire en lui hurlant « C’est normal, il est DIS-PO-NIBLE, dugland !!!!! »…

Bref, à cet instant-là et afin de te maintenir dans un état psychologique à peu près convenable pour le week-end qui approche, tu te dis en ton four intérieur : « Au lieu de m’énerver, pourquoi est-ce que je ne prends pas mes cliques et mes claques en les laissant tous en plan ? » . Ah !! Quitter le navire quand on est au plus fort de la tempête : idée séduisante s’il en est… mais que, dans les faits, peu de bibliothécaires assument. La raison ? Cette inquiétude assurément fondée que, si on la laissait aux mains des usagers, la bibliothèque deviendrait en moins de deux un bastringue monumental.

Pour ceux qui en douteraient, un film américain a creusé la question. Son propos : laisser une bibliothèque sans surveillance pendant 8 heures d’affilée. Et croyez-moi, c’est pas beau à voir. Bienvenue dans…

Breakfast club (1985)

Parce qu’ils se sont montrés un brin turbulents (possession d’arme à feu, tentative de suicide, outrage à professeur, agression d’un élève…), cinq lycéens se sont pris 8 heures de colle un samedi. Le lieu choisi pour leur rédemption du jour : le CDI du bahut. La punition qui leur a été assignée : rédiger une dissertation de 1000 mots sur le sujet « Qui pensez-vous être? » . Franchement, ils auraient balayé la cour et nettoyé les tags du lycée, ça aurait peut-être été plus utile. Mais c’est vrai que le côté « cercle des poètes disparus » de ce film aurait légèrement perdu de sa superbe.

THE BREAKFAST CLUB bibliothèque cdi

On admirera volontiers le 1% artistique de cette bibliothèque, entre le menhir de Plouhinec et une Victoire de Samothrace sortant d’un dîner chez Botero.

Bon,  puisqu’ils ont une dissert’ à faire, on se dit qu’au moins, ces gamins sont au bon endroit et qu’ils vont pouvoir profiter de la bibliothèque et de ses collections. Tu parles : vu que l’enseignant censé les surveiller va finalement les laisser seuls dans le CDI, il n’y a qu’un seul de ces adolescents qui va respecter la consigne. Et le seul livre qui va être ouvert de la journée, ce sera le rebelle de la bande qui, pris par une pulsion vaguement littéraire, va nous offrir une approche aussi physique qu’inattendue de la lecture en diagonale. En effet, s’emparant au hasard d’un volume des œuvres complètes de Molière, il se met à en déchirer toutes les pages et à les jeter au nez de ses camarades.

THE BREAKFAST CLUB bibliothèque la déchirure

Cela n’amuse évidemment que lui. Alors, devant les mines désapprobatrices de ses camarades, il essaye de s’en tirer avec une pirouette. Plus exactement, avec un calembour qui ferait se retourner plus d’un carambar dans sa tombe :

— Mo…li…ère… Mo…li-aire… Mo-laire !!! Ah ah… Ce Molaire me fait triquer comme une bête ! J’aime beaucoup son oeuvre… Bon, je sais, c’est mal de s’attaquer à la littérature… c’est tellement drôle, la lecture…

On le remarque, le niveau intellectuel de ce film américain est très élevé. D’ailleurs, pour éviter l’embolie cérébrale du spectateur et nous aménager quelques passages plus légers, le scénariste a une idée de génie : la pause publicitaire. Ainsi, dans la scène d’après, et durant près de dix minutes, on va juste voir ces 5 jeunes gens en train de lamper plein de canettes de Coca-Cola™. Sympa et reposant.

THE BREAKFAST CLUB bibliothèque coca

Ben voyons, on se boit un soda et on en fout partout ! T’as plus qu’à prendre ta langue et à lécher la table de travail pour nettoyer (le pire, c’est qu’elle va le faire)

De temps en temps, le prof de garde vient jeter un coup d’œil au CDI pour voir si tout se passe bien. Comme il trouve systématiquement nos cinq ados en train de légumer, il essaye de les stimuler avec quelques activités tonifiantes, comme une improbable séance de natation synchronisée :

THE BREAKFAST CLUB bibliothèque natation

A un autre moment, l’enseignant profite de la présence d’un jeune moins malingre que les autres pour procéder à quelques réaménagements dans la bibliothèque. Pas de chance, le lycéen en question se déboîte le bras pendant le déplacement du présentoir à prospectus :

THE BREAKFAST CLUB bibliothèque réaménagement

Définitivement dépité par la mollesse de ces jeunes gens, l’enseignant capitule et retourne dans son burlingue. A partir de ce moment-là, livrés à eux-mêmes, nos 5 collés vont littéralement profaner la bibliothèque.

THE BREAKFAST CLUB bibliothèque profanation

La première à morfler est la grande sculpture qui trône au milieu de la salle : elle va servir de cible à un lancer de mortadelle (sic) puis, une fois qu’elle sera bien lubrifiée par la graisse de la cochonnaille, elle fera l’objet de coïts simulés du plus vulgaire acabit. C’est lamentable :

THE BREAKFAST CLUB bibliothèque coit

Tout le reste est à l’avenant : le laboratoire de langues se transforme en fumoir…

THE BREAKFAST CLUB bibliothèque fumoir

Le haschich tourne aussi vite que les moulins de mon coeur…

THE BREAKFAST CLUB bibliothèque haschich

Et pour se dégourdir, sauts de haie, escalade & danse acrobatique sont au programme…

THE BREAKFAST CLUB bibliothèque saut de haies

En 1ère année, on ne fait que survoler la Dewey…

Cet adolescent fait de la varappe à la bibliothèque. Vous croyez que c'est pour arriver plus vite au rayon sur ? Non, c'est juste pour se défouler ?

En 2ème année, c’est  varappe. Visiblement, une fois qu’ils sont arrivés au sommet de la mezzanine, tu as même des petits comiques qui plantent un drapeau afin d’officialiser leur ascension. Bibalaya.

THE BREAKFAST CLUB bibliothèque genesis

Il y a désormais plus tendance que le « sleeve face » pour occuper les discothécaires qui s’ennuient : le remix gay de pochettes de disques… (Genesis 4ever)

THE BREAKFAST CLUB bibliothèque moquette

Et voilà ! Depuis 20 ans en bibliothèque, on s’embête à acheter des fauteuils toujours plus esthétiques et confortables, et finalement les jeunes s’en contrefichent, c’est comme au rayon BD de la FNAC, ils préfèrent s’asseoir par terre…

THE BREAKFAST CLUB bibliothèque 699

…  du coup, pour répondre à cet intérêt de la jeunesse pour les revêtements de sol, cette bibliothèques scolaire (voir mur du fond) a développé comme jamais la fin de la classe 600 (« pose de moquette et parquets flottants »). Une pol’doc’ d’une rare clairvoyance…

... et qui paie ! On a rarement vu un jeune plus enthousiaste à aller voir la

… et qui paie : on n’a pas souvent vu un jeune aussi enthousiaste à l’idée d’aller découvrir la « sélection des bibliothécaires », avouons.

diantre

Diantre, qu’est-ce que c’est que ce film ? Je veux bien qu’on soit en 1985 et que le jeunisme n’en fut encore qu’à ses débuts, mais franchement, une fois qu’on a gratté l’alliciant vernis de musique pop, les jeans près du corps et l’approche psychologique à la Benetton, on commence vertement à s’ennuyer dans ce huis-clos scolaire aux ficelles aussi fines que les haubans du pont de Millau. L’idée de départ n’était pourtant pas désagréable (cinq jeunes gens qui apprennent à se connaître, tous étant des reflets les uns des autres). Mais que de jacasserie et de verbiage existentiel dans son application nom d’une pipe ! Déjà, rien que l’accroche du film (« Une seule rencontre suffit pour changer leur vie » … on se croirait sur la homepage d’un site de rencontre) nous donnait envie de commettre un acte irréparable, comme aller au jardin municipal et passer par les armes toute la famille cygne qui depuis 20 ans se fait flasher la tronche et gaver de pain rassis par les promeneurs du dimanche… pardon. Et puis, quelle sophistication dans les scènes non verbales. C’est simple, il n’y en a pas une qui n’est pas surjouée. Il faut voir ce professeur se dandiner comme Gene Kelly dans les couloirs du lycée ou ces élèves qui se meuvent tous comme des sprites de jeu vidéo (un jeu vidéo qui daterait de 1985, je précise) en faisant des grimaces figées pour bien nous faire ressentir les émotions que le metteur en scène leur a commandées… Allez, de ce Breakfast club, on préférera sans doute garder le souvenir de sa soundtrack vitaminée et typique des années 80, à l’instar de l’excellent Forget about me (Simple Minds) qui ouvre le film:

*

Cette bibliothèque scolaire est vraiment conçue comme centre de ressources... mais seulement jusqu'à 15h30 chaque jour. Après, bah tu reposes ton cerveau et t'attends le lendemain.

Dès sa porte d’entrée, la bibliothèque annonce la couleur : ici, c’est un lieu dédié au savoir et aux apprentissages… mais seulement jusqu’à 15h30. Après, tu as ton cours de danse avec Yves Montand de toute façon.

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5 réflexions sur “Plus fort que le libre-accès : la bibliothèque en « full-access »

  1. Ripailloux, bonjour–

    Ne vous inquiétez pas, vous n’avez pas « posté tout ça pour rien ». Votre commentaire aura été très utile pour nous montrer la fraîcheur de votre tempérament et, dirais-je, votre charmante ingénuité. Je plaisante, mais Ripailloux, évidemment qu’il ne fallait pas prendre cet article comme l’expression de mon avis véritable –que par principe je fais toujours semblant de donner dans ce blogue.

    Après, et si vous tenez absolument qu’on se raconte des trucs intimes sincères et tout, je trouve que Breakfast club est un film plutôt réussi et surtout très attachant –qui me ramène accessoirement à une période bénie de mon existence. Mais vous le dites vous-même, il appartient aussi à la catégorie des « films-cultes » et, à partir de là, j’avoue que c’est le genre de concept que j’aime bien égratigner (ainsi que, voguant dans son sillage, tout le cortège des « fans-clubs » bien sûr 😉 ). Cela me rappelle quand il avait été question de Star wars, sur lequel on m’avait reproché d’avoir dit des atrocités, alors qu’en réalité j’ai toujours été bon client de cette saga. Betta think twice.
    Désolé pour la méprise et au plaisir, Rip’

    Mp

  2. Houla, alors j’avoue que je comprends pas trop la teneur de cet article. Juger un film comme Breakfast Club sans tenir compte d’une part du contexte dans lequel a été fait le film (le style « Brat Pack », le style John Hughes, l’époque, etc), et surtout en mettant en reprochant au film les agissements des jeunes (un film ne se porte pas forcément garant de la morale et des agissements de ces personnages et/ou de son histoire, au contraire), ça me paraît prendre le truc complètement à l’envers.

    Breakfast Club use de facilités qui collent parfaitement à son style (Hughes tout ça, qu’on retrouve notamment dans Ferris Bueller, ce décalage permanent), mais au final se révèle user d’un stratagème parfait : En utilisant les pitreries, les décalages et en arborant un style bien kitschouille (les scènes dans le couloir sont quand même bien caricaturales par exemple), le film conforte le spectateur pour mieux le marquer notamment dans le climax, la scène des « confessions », puis dans la danse qui s’en suit (scène absolument culte)…

    Alors c’est un peu manichéen oui, mais c’est ultra efficace, et en parler comme d’un film insignifiant alors qu’il a le statut de film culte aux Etats-Unis et qu’il a quand même de nombreuses qualités intrinsèques objectivement, ça me fait un peu mal.

    (ou alors l’article est pas sérieux et j’ai posté tout ça pour rien, mais je crois pas ^^)

    Voili voilou. 😉

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