La journée de la jupe (2008)

LA JOURNEE DE LA JUPE bibliothèque - dvdMadame Bergerac est professeur de français dans un collège de Seine Saint-Denis —traduction pour les amateurs d’idées reçues : un collège qui fait peur, avec plein de têtes pas blondes qui ne pensent qu’au rap décérébré, aux viols en réunion, aux rapines et aussi un peu à la drogue histoire de mieux profiter des activités précitées. Un film réaliste et nuancé, ça faisait longtemps.

Madame Bergerac, donc, a décidé de faire apprendre à ses élèves une pièce de théâtre. Étonnamment, ce n’est pas du Edmond Rostand mais du Jean-Baptiste Poquelin qu’elle propose à sa classe de durs-à-cuire. La tâche n’est point aisée puisqu’au deuxième trimestre, elle en est encore à essayer de leur mettre dans la caboche que Poquelin et Molière sont une seule et même personne. Mazette, je ne sais pas, moi, mais pour intéresser ses élèves à la notion de pseudonyme, elle aurait pu faire par exemple une analogie avec les ténors du rap actuel, comme le gracieux Jul (dites « D’joule », sinon vous allez passer pour un vingtenaire) aliasJulien Marie. LOL, c’est sûr que comme ça, ça fait davantage premier de la classe que racaille des faubourgs. Ou encore, l’éblouissant Joke, also known asGilles Soler 😛 Alors lui, heureusement qu’il a changé de blaze, sinon on pourrait le prendre pour un de ces auteurs si délicats édités chez Minuit. Bref.

Madame Bergerac, comme on l’imagine, n’est pas du tout contente du niveau de sa classe, tant et si bien qu’elle va finir par craquer et, un matin, attrapant un Beretta qui traînait dans le sac d’un de ses élèves (9.3. en force), elle le pointe sur les gamins : prise d’otage enclenchée. Avec un certain recul épistémologique, on aurait volontiers tendance à saluer cette audace pédagogique, mais sur le moment, les élèves comme la direction du collège n’aiment pas du tout. Pourtant, quoi de mieux qu’une bonne prise d’otage de 8 heures (qui n’est jamais que la version punchy d’un séminaire INET) pour créer une synergie de groupe et forcer tout le monde à apprendre son Bourgeois gentilhomme ?

Pédagogie active

Pédagogie active, my man

Las de tambouriner à la porte de la salle de classe pour tenter d’arraisonner Mme Bergerac, le principal se résout à contacter notre bonne vieille maréchaussée nationale. Et quand les condés débarquent au collège, c’est au CDI qu’ils décident d’établir leur QG. Excellent choix, Sacha.

Entre la police et le corps enseignant, un fossé... et un dictionnaire Bailly de 1959 !!! On se demande pourquoi y a du décrochage scolaire après...

Entre la police et le corps enseignant, un fossé… et un dictionnaire Bailly de 1959 !!! On s’étonne qu’il y ait du décrochage scolaire, après

La bibliothèque du collège s’avère le lieu le plus approprié. Endroit retiré s’il en est, ne suscitant aucune curiosité, il permet aux enquêteurs d’auditionner les témoins en toute discrétion, comme ce père qui a des révélations à faire et auquel le brigadier Podalydès demande :

« Ça vous va, ici ? »

LA JOURNEE DE LA JUPE BIBLIOTHEQUE audition

Là, à l’ombre des usuels en fleur, les parents d’élèves vont défiler pour évoquer la personnalité de cette enseignante à la pédagogie si singulière. Au passage, on notera dans cette bibliothèque une utilisation très clairsemée du mobilier de rangement, avec des tablettes pas du tout ajustées au format des livres, mais qui ont l’avantage d’ouvrir au documentaliste un regard filant à travers les étagères : sans doute une technique pour surveiller les élèves qui vaquent entre les rayons. Un établissement scolaire décidément à la pointe de l’innovation pédagogique.

LA JOURNEE DE LA JUPE BIBLIOTHEQUE maman

L’avantage des bibliothèques très peu fréquentées : 20 ans après, le mobilier est toujours comme neuf

Après avoir entendu les parents des élèves pris en otage –et dont les témoignages angéliques laissent penser que c’est la première fois qu’ils franchissent les portes du collège, l’enquêteur en chef décide de recueillir les déclarations des collègues enseignants de Mme Bergerac. L’entretien avec le ventripotent prof de sport est un grand moment de vérité :

— Mme Bergerac… elle est du genre coincée à donf… et puis elle met tout le temps des jupes, mais faut voir les jupes. Les bonne sœurs aussi, elles sont en jupe… Disons que ses jupes, c’est pas vraiment un appel au viol, quoi (…)

Denis Podalydès, qui a plutôt l’habitude de jouer dans des productions au niveau intellectuel très sûr, est saisi par la consternation :

LA JOURNEE DE LA JUPE BIBLIOTHEQUE ah bon

Punaise, lui, j’aurais dû lui passer un dico avant de démarrer l’audition…

*

La journée de la jupe est un film qui a fait couler pas mal d’encre lors de ses premières diffusions (caricatural, réac’, malsain…). A mon sens, si on daigne admettre qu’il assume totalement son genre (le pamphlet), on sera moins choqué par la crudité des dialogues et de scènes qui, certes, ne font pas dans la dentelle. Car il s’agit bel et bien, comme on dit dans les dîners Hippopotamus après une séance à 11€, d’un « film coup-de-poing » . Je l’ai trouvé personnellement très réussi : les jeunes gens jouent bien, la langue populaire est pour une fois traduite avec une certaine vraisemblance et surtout, le génie cyclothymique d’Isabelle Adjani nous livre un personnage fascinant qu’on n’avait pas revu depuis L’été meurtrier. Ma seule déception : le rôle de négociateur du RAID attribué à Denis Podalydès. Celui-ci n’a aucune crédibilité dans ce contre-emploi auquel il essaye, à tout crin et pour je ne sais quelle raison, d’apporter une épaisseur qui n’est finalement qu’incongrue, perdu entre le fonctionnaire-chien-battu et le type désabusé-qui-essaye-vaguement-d’être-drôle.

Appendices :

  • Si l’une des revendications de l’enseignante du film est de pouvoir porter une jupe sans avoir à subir l’agressivité sexuelle de l’engeance masculine, il est à noter que le scénario relaye ici une vraie manifestation nationale, le Printemps de la jupe et du respect qui, depuis 2006, agrège des projets de jeunes sur ce thème.
  • Le film a été tourné au collège Federico Garcia Lorca de Saint-Denis, au sein de la fameuse cité des Francs-Moisins (déjà utilisée quelques années plus tôt par Kechiche dans L’esquive, sur un scénario également axé sur les apprentissages par le théâtre).
  • Dans le même tonneau que La journée de la jupe –et si vous avez aimé, vous pouvez vous pencher sur le film Fracture (adapté d’un livre de Jonquet) contenant aussi des passages en CDI (qui me donneront l’occasion d’une évocation plus précise dans ces colonnes une prochaine fois). Cordialités. Mp

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