Sublimes créatures (2013)

SUBLIMES CREATURES BIBLIOTHEQUE - dvdAttention : malgré un cahier des charges rigoureux, cet article est susceptible de contenir un gros mot évoquant le phénomène de déjection.

Tout le monde est au fait de la chose, les adolescents et les jeunes adultes forment une catégorie d’usagers peu représentée dans les bibliothèques publiques. C’est dommage mais c’est comme ça, et pour expliquer ce curieux phénomène, les bibliothécaires et autres professionnels de la profession ont l’habitude d’invoquer le fameux éloignement de la lecture chez les jeunes.

En général, tu as droit à ça :

  • l’argument du pouvoir de l’image : plutôt que lire, les jeunes préfèrent regarder des vidéos de chats qui rotent ou des clips avec des filles maquillées comme des bagnoles de Nascar.
  • l’argument du pouvoir d’achat : pour s’évader du monde quotidien, une canette de Smirnoff à 12° est toujours moins chère et plus efficace qu’un livre de poche dans lequel on entrave un mot sur deux.
  • l’argument de la sociabilité : les livres enferment, alors que précisément les jeunes ont envie de s’ouvrir au monde, ce qu’ils font grâce à des activités plus appropriées comme les rencontres tuning, les concours de selfies de fesses, les après-midi parkour
  • l’argument du développement personnel : les jeunes n’ont plus besoin de lire pour se construire et, à ce titre, une partie de 4 heures passée sur Minecraft à creuser des galeries sous-terraines au moyen d’une pioche qui ressemble à un curseur Windows, c’est largement plus structurant pour un jeune qui se cherche. Dig it.
  • l’argument de la lecture qui mute : modérons nos propos, les jeunes lisent toujours, mais différemment. Et en définitive, un bon texto ou un commentaire Facebook un peu marrant sont aussi valables que n’importe quel roman nombriliste de la rentrée littéraire.

Et si la vérité était ailleurs ? Et si l’absence de jeunes dans les bibliothèques n’était pas due à leur désintérêt pour la lecture mais, plus sûrement, à leur désintérêt pour les bibliothèques ? Aujourd’hui, nous allons creuser cette question avec un film beaucoup moins nunuche qu’il n’y paraît : Sublimes créatures.

SUBLIMES CREATURES BIBLIOTHEQUE - concentrée

Si les jeunes ne lisent plus, ils font drôlement bien semblant

Si les jeunes ne lisent plus, ils font drôlement bien semblant, dis donc

Sublimes créatures raconte l’histoire d’un certain Ethan, qui vit dans une ville moyenne un peu endormie. Garçon plutôt équilibré, passionné de course à pied, de lecture et de nanas, il porte un regard des plus lucides sur la politique culturelle de sa commune :

« Ici, quand un film passe au cinéma, vous pouvez être sûr qu’il est déjà sorti en DVD (…) Je vis dans une ville où il ne se passe jamais rien, on n’a même pas de Starbucks. La loose ! Et puis on a douze églises mais une seule bibliothèque, qui de toute façon cache plus de livres qu’elle n’en montre à lire (…) »

Intéressant incipit, qui nous permet de noter :

  • L’engouement très clair pour Starbucks –engouement implicite pour le concept de troisième lieu (rencontrer du monde, boire des cafés, faire du wifi, lire, se prélasser…) auquel la bibliothèque publique semble en revanche étrangère…
  • … laquelle est a contrario ringardisée et assimilée une fois de plus à un « temple » (mise en comparaison avec le nombre de clochers de la ville, opacité des collections)
  • L’aversion pour le principe de livres « cachés » (=réserves documentaires) et de la communication différée en bibliothèque, apologie en creux du libre-accès et du tout tout-de-suite.

Si le constat n’est pas glorieux, on est quand même agréablement surpris par le fait qu’en abordant la notion d’attractivité territoriale, ce jeune homme cite si spontanément la bibliothèque de sa ville. Hélas, un peu plus loin, notre étonnement va se dissiper : il se trouve en effet que la mère (morte) d’Ethan était écrivain et que, par conséquent, les liens que ce jeune homme entretient avec le monde du livre et des bibliothèques sont évidemment privilégiés.

D’ailleurs, sa mère a eu le mauvais goût de décéder avant d’avoir rendu tous ses livres de bibliothèque. Résultat : c’est carrément la bibliothécaire qui, un jour, débarque au domicile familial et, en mode perquisition, fouille l’appart’ pour récupérer les ouvrages en cause :

SUBLIMES CREATURES BIBLIOTHEQUE - retour à domicile

— Eh, qu’est-ce que vous faites là ? — Je cherche les livres que ta mère devait rendre à la bibliothèque…

A l’aise et méthodique, la bibliothécaire poursuit sa besogne. Tu la sens, la douce assurance du fonctionnaire territorial investi par la charte de l’Unesco au petit matin ? En termes de services innovants, on tient là un must. Sérieusement, le retour à domicile, c’est tout de même plus chaleureux qu’un caisson en acier ignifugé –et plus rock’n’roll qu’un bête service de portage.

Une autre scène va nous montrer que la bibliothécaire de cette petite ville a décidément le métier dans la peau. On est au beau milieu de la nuit, lors d’une promenade où Ethan veut montrer à sa petite amie où se trouve la bibliothèque. Une fois sur place et contre toute attente, il y a de la lumière : la bibliothécaire est encore en train de bosser. Elle ouvre à nos deux tourtereaux… Un coup d’oeil sur la porte d’entrée nous laisse entrevoir l’extraordinaire générosité du lieu : 72 heures d’ouverture par semaine, et si t’en veux encore, t’as vu, la crémière peut même t’accueillir en dehors de ces horaires ! Grimpage de rideau à l’IGB

SUBLIMES CREATURES BIBLIOTHEQUE - horaires

Des horaires défiant toute concurrence

.

On se dit que pour arriver à ce résultat, c’est pas possible, la bibliothécaire n’a pas de vie. Et ma foi, quand nos deux jeunes gens se retrouvent face à cette militante de la lecture publique, on comprend. Celle-ci a une tête de déterrée de l’an II, on a l’impression que ça fait 8 ans qu’elle n’a pas fait une vraie nuit :

SUBLIMES CREATURES BIBLIOTHEQUE - fatiguée

Une bibliothèque ouverte tout le temps, ça se paye au niveau qualité de l’accueil, madame la sénatrice. On ne peut pas tout avoir non plus.

De prime abord, le contact avec la bibliothécaire est décevant, car Ethan et sa chérie sont des lecteurs exigeants qu’on n’attrape pas avec un simple Naruto ou un Divergente. Eux, leurs livres de chevet, c’est Bukowski, Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur de Harper Lee et la SF pointue de Vonnegut (Abattoir 5). Bref, la bibliothécaire sent bien que ces deux loustics ne vont pas trouver leur bonheur dans les rayons très consensuels de la bibliothèque :

–Ce n’est pas ici que vous trouverez ce que vous cherchez. Venez, on va passer par derrière.

Prenant derechef sur ses heures de sommeil, Miss 72-heures les conduit dans une immense pièce secrète, installée dans le sous-sol du bâtiment : la « bibliothèque des enchanteurs » …

SUBLIMES CREATURES BIBLIOTHEQUE - scriptorium

Derrière ce nom pompeux, on a affaire à une espèce de scriptorium rempli de pupitres et de vieux livres aux pages… blanches, lesquelles ne révèlent leur contenu qu’aux lecteurs jugés dignes. En gros, et si par malheur, tu ne fais pas partie de la caste des lecteurs soigneux et dociles, non seulement le grimoire ne te délivre pas son contenu, mais en plus il s’en paye une tranche en t’électrocutant :

SUBLIMES CREATURES BIBLIOTHEQUE - bobo

Aïe

Plus besoin de portique antivol ni de bibliothécaires, les livres se protègent eux-mêmes grâce à leur taser intégré ! C’est certes ingénieux, mais l’inconvénient, c’est qu’après un bon coup de 220, les jeunes risquent d’être dégoûtés des livres et de vouloir illico passer au numérique. Ce qui serait fâcheux car, en l’occurrence, Ethan et sa régulière sont d’authentiques fondus de lecture :

  • LUI est marqué au fer rouge par ce que lui disait jadis sa mère quand elle l’emmenait à la bibliothèque municipale : « Tu vois, mon fils, c’est ça, mon église. C’est là que je veux que ma famille se rende pour célébrer la seule chose qui soit sacrée : les idées » (un peu mièvre, mais on prend).
  • ELLE aime tellement se rendre à la bibliothèque pour lire, que lorsque Ethan l’accompagne, elle préfère finalement qu’il s’éclipse. Un goût de la lecture vécu dans l’exclusive : « Tu comprends, si t’es là, tu risques de me distraire… Ça ne t’ennuierait pas de rentrer chez toi, maintenant ? Dès que j’aurais fini, je t’appellerais » …

SUBLIMES CREATURES BIBLIOTHEQUE - bye

*

Bon, arrêtons les citations glorifiant la lecture publique, sinon vous allez croire que ce film est bien. Alors que, franchement, si on enlève les perspectives qu’avec un peu de recul, il nous offre sur le rapport des adolescents à la culture, j’ai trouvé qu’il n’y avait pas grand-chose à se mettre sous la ratiche dans ce Sublimes créatures acnéique et rongé par une métaphysique lourdingue, tout à fait typique de cette galaxie de produits culturels débiles et standardisés pour adolescents début-de-siècle (pour résumer : « vampires, sorcières & amours de vacances » ). Bref, un mash up indigeste entre Buffy contre les vampires et La famille Adams ; une tambouille bête, moche et même pas drôle avec, au milieu, un Jeremy Irons qui tente désespérément de se débattre pour sortir de ce mεrdier. Je n’ai rien contre les mauvais films, mais là, j’avoue que ça devait bien faire vingt ans que j’avais pas vu une telle nazeté. Il paraît que même les jeunes lectrices du roman 16 lunes, dont ce film est l’adaptation, le détestent. Deux heures de vie humaine fichues en l’air, et tout ça grâce au conseil d’une collègue que je trouvais jusque là charmante. En un mot comme en cent, je crois que j’ai subi… un enlisement 😉

SUBLIMES CREATURES BIBLIOTHEQUE - scénario

« –Euh, les gars, c’est quoi ce scénario moisi ? –Tu m’étonnes… tu veux pas quand même regarder si y a une scène d’amour, à un moment ?… »

*

Advertisements

Commentez cet article

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s