Dingo et Max 2 (2000)

DINGO ET MAX 2 - BIBLIOTHEQUE - dvd

Après une journée de travail riche en chicanes et en céphalées, quoi de mieux pour se détendre qu’un bon dessin-animé ? Une bière fraîche à haute teneur en alcool ? C’est vrai, mais si vous étiez un peu imaginatifs, je vous ferais remarquer que vous pourriez faire les deux en même temps. L’intérêt des dessins-animés, par rapport au houblon, c’est qu’en plus de nous évader à peu de frais, ils permettent aussi de s’instruire. Et oui, qui n’a pas tantôt enrichi son vocabulaire british avec Dora l’exploratrice (« Lets’s go, miam miam it’s delicious » … ), appris les règles du volley-ball devant Jeanne et Serge ou approfondi ses connaissances sur la vie des coléoptères en regardant un épisode de Maya l’abeille ? Sans compter toutes les heures passées à s’éprendre pour l’anatomie grâce à des séries remarquables comme Il était une fois la vie ou Cat’s eyes

Moins connu mais dans le même registre –le dessin-animé à vertu pédagogique, connaissez-vous Dingo et Max, cette production Disney qui nous enseigne avec force sympathie sur le monde des bibliothèques publiques ? Come on, Chipeur.

*

Le film raconte l’histoire de deux jeunes gens, juifs orthodoxes, qui font leur rentrée à l’Université. A cause de l’antisémitisme ambiant, l’un d’eux a dissimulé sa kippa sous un épais postiche afro, ce qui est carrément plus fresh qu’une casquette de basket-ball ou une kippa-moumoute d’entrée de gamme, avouons.

DINGO ET MAX 2 - BIBLIOTHEQUE - afro

En avançant dans le dessin-animé, on se rend compte qu’en fait, ces deux étudiants ne sont pas du tout des Hassidim, mais… des chiens (sic), et que ce qu’on avait pris pour des papillotes sont en réalité leurs oreilles. Des oreilles qui pendouillent, damned, ça expliquerait aussi cette espèce de mélanome que les personnages ont tous sur le tarin… c’est leur museau ! Mettons.

DINGO ET MAX 2 - BIBLIOTHEQUE - bu

Nos deux toutous sont rapidement attirés par la bibliothèque du campus, une rondelette bâtisse à laquelle il ne manque qu’un clocher pour qu’on s’y signât en entrant. L’atmosphère ecclésiale se retrouve à l’intérieur : un chemin central qui conduit directement à l’autel (le meuble catalographique), la prêtresse de céans à côté du tabernacle (son micro-ordinateur) et des usagers placés sous la lumière de la nef centrale à la façon d’une assemblée dominicale, cependant que les documents, eux, sont installés dans l’ombre des bas-côtés –genre chemin de croix ou chapelle latérale, afin qu’on puisse les accointer dans l’intimité et la dévotion requises.

DINGO ET MAX 2 - BIBLIOTHEQUE - salle

D’ordinaire, on le sait, quel que soit leur pedigree, les cabots n’ont le droit de fouler ni le sol des églises ni celui des bibliothèques. Mais ici, on est chez Disney, une entreprise incarnée par une souris qui a des oreilles plus grandes que des 33 tours, donc ça ne pose aucun problème épistémologique surtout que, comme on s’y attendait, la bibliothécaire de ce dessin-animé est elle-même une chienne.

DINGO ET MAX 2 - BIBLIOTHEQUE - chienne

Les bibliothécaires ne sont pas des truffes, même avec quatre doigts ils font le job

Si vous le permettez, on ne va pas s’appesantir sur le concept de bibliothécaire-chienne sinon on ne va pas s’en sortir, je vous signale que j’ai déjà à gérer une plainte de la Licra depuis le deuxième paragraphe de ce billet. Et puis, qu’elle soit chienne, poney ou être humaine en bonnes et dues formes, la bibliothécaire est de notoriété, avant tout, une figure transgenre dont le professionnalisme excède largement toute notion d’espèce ou de race… quoiqu’au début, on le cherche quand même le professionnalisme. Car à son bureau où elle est censée accueillir le chaland, la bibliothécaire est planquée derrière des montagnes de bouquins nous laissant à peine entrevoir sa crinière de golden retriever.

DINGO ET MAX 2 - BIBLIOTHEQUE - accueil

La raison est que madame Marpole (notez le subtil hommage à la armchair detective d’Agatha Christie) est en train d’abattre l’estampillage des dernières acquisitions. De fait, elle va prendre un certain temps avant de prêter attention à nos deux primo-arrivants.

DINGO ET MAX 2 - BIBLIOTHEQUE - marpole

Malgré le manque de réactivité de la bibliothécaire, on appréciera la qualité managériale de cet établissement qui incite à effectuer des tâches internes pendant le service public. Belle démarche d’efficience…

DINGO ET MAX 2 - BIBLIOTHEQUE - tampon

… Par contre, c’est débile : dans cette bibliothèque, ce n’est pas la page de titre qu’on tamponne, mais la dernière page de garde. A quoi ça sert, Bébert ?

Après une demi-douzaine de raclements de gorge pour arriver enfin à imposer leur présence à la bibliothécaire, le plus grand de nos cadors demande à s’inscrire. Miss Marpole lui tend l’équivalent d’une ramette de papier de formulaires à remplir. Ça peut paraître décourageant ? C’est fait exprès.

DINGO ET MAX 2 - BIBLIOTHEQUE - formulaires

L’explication vaut son pesant de croquettes : « Dans cette bibliothèque, nous considérons que l’obtention de la carte de lecteur est un privilège et non un droit » . La raideur administrative comme outil de sélection naturelle, bien ouéj. Et au cas où ça ne suffisait pas pour dérouter les nouveaux venus, la biblioteckel leur balance quelques extraits bien sentis du catéchisme des bibliothèques : « Nous attendons de nos étudiants qu’ils traitent tous nos ouvrages avec le plus grand respect » (…)

Le résultat ne se fait pas attendre : les deux compères lâchent l’affaire et vont se trouver une place en salle de lecture, préférant se limiter à la consultation in situ. Ils peuvent alors s’adonner à ce plaisir qu’aucune bibliothécaire au monde ne peut altérer : l’irréfragable bonheur de lire, immédiatement perceptible sur les visages.

DINGO ET MAX 2 - BIBLIOTHEQUE - bétatitude

Enfin, disons sur un visage, car l’un des deux bâtards semble au contraire effrayé par le pouvoir d’absorption exercé sur son copain par le livre. Heureusement pour lui, il n’y a pas que des imprimés dans cette bibliothèque et, à l’invite d’un autre camarade, il part rejoindre le coin musique qui propose de l’écoute sur place (music appreciation aisle) dans des boxes riquiqui façon taxiphone.

DINGO ET MAX 2 - BIBLIOTHEQUE - music

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Les chiens ont beau n’avoir que quatre doigts, ils lisent vite et notre copain Goofy en est déjà à se dégoter une nouvelle lecture dans les rayons. Pas de veine, la politique documentaire est très décevante. C’est-à-dire qu’elle est exclusivement fondée sur la notion d’harmonie des couleurs (seuls sont acquis les ouvrages rouges, bleus et verts). De loin, ça fait joli –on se croirait en Azerbaïdjan, mais à l’arrivée on obtient un catalogue pas bien folichon.

DINGO ET MAX 2 - BIBLIOTHEQUE - colors

Du côté du personnel, il y a aussi des carences, notamment en ce qui concerne l’ergonomie des matériels. Voir ce chariot de rangement dont la praticité ne saute pas vraiment aux yeux : plus rase-motte qu’un bidet, il pousse la souplesse dorsale de la bibliothécaire dans ses derniers retranchements.

DINGO ET MAX 2 - BIBLIOTHEQUE - chariot

Revenons au film. L’ambiance à présent s’est réchauffée. Comprenez qu’à force de reluquer la bibliothécaire, Goofy se met à en pincer pour elle et, à la faveur d’un babil où ils se découvrent nombre de tomes crochus, ça dégénère en rigolade puis en danse endiablée puis en dégringolade des étagères, qui finissent par s’écrouler comme des dominos. Le problème des chiens quand ils sont en chaleur.

DINGO ET MAX 2 - BIBLIOTHEQUE - babilDINGO ET MAX 2 - BIBLIOTHEQUE - truffesDINGO ET MAX 2 - BIBLIOTHEQUE - danseDINGO ET MAX 2 - BIBLIOTHEQUE - dominos

En réaction à tout ce chahut, la communauté des lecteurs s’indigne. Le peuple des bibliothèques étant plutôt paisible, nos deux chiens-fous s’en sortent avec un simple rappel au calme :

DINGO ET MAX 2 - BIBLIOTHEQUE - chut

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Allez, deux remarques sérieuses sur le film :

La première concerne la représentation qu’on y trouve de la bibliothèque publique, essentiellement qualifiée comme un univers pénible. Or, si certes le film ne saisit l’organisation de la bibliothèque que sous l’angle de la contrariété (discours d’accueil formaté, procédure d’inscription fastidieuse, rappels au silence, classement illisible, mobiliers inadaptés…), il est néanmoins évoqué deux activités permettant de supporter –voire d’enchanter, le lieu bibliothèque : ouvrir un livre et faire des choses avec la bibliothécaire. Grâce à ces deux activités, on voit en effet la bibliothèque-système s’effacer et l’usager commencer à ressentir du plaisir. Est-ce que ce ne sont pas là deux voies fécondes pour penser la médiation en bibliothèque ? Autrement dit, en équilbrant à la fois une médiation de retrait (offrir une facilité et une intimité enclines à l’effacement), à côté d’une médiation de compagnie (offrir des instances de rencontres et d’échanges) ?

La seconde a trait à la manière dont l’usager, dans ce dessin-animé, rompt la glace avec la bibliothécaire. Au début, à cause notamment de la charge symbolique de la bibliothèque, chacun d’eux campe dans une forme de culture légitime : l’usager, qui étudie « le mouvement récessionniste de l’Inquisition espagnole » , et la bibliothécaire, qui propose sa médiation « sur les publications scientifiques et politiques » . Nonobstant, quand ces deux-là parviendront à confluer, c’est parce qu’ils commenceront à échanger non pas sur un sujet de culture légitime mais, pour le dire vite, de pop culture (séries TV, jouets cultes, danse des canards…)… Bref, à cent verstes de la culture légitime qui est censée les rassembler en ce lieu. Ce hiatus n’ouvre-t-il pas, là aussi, quelques perspectives intéressantes sur la médiation des bibliothèques, qui peine trop souvent à réconcilier la culture littéraire & scientifique avec la culture dite populaire ?

Je vous dis à une prochaine fois, et vous laisse cette image possiblement de circonstance en cette Saint-Valentin :

DINGO ET MAX 2 - BIBLIOTHEQUE - bisous

Lassé du french kiss ? Voici le bib’ kiss. Clairement inspiré de la technique de l’estampillage, c’est évidemment une spécialité des amazones de bibliothèques. Il consiste à imprimer le plus possible, en facial, la marque de ses lèvres. Ça défigure un tantinet son bonhomme mais l’essentiel n’est pas là : le mec t’appartient désormais.

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