Wonder boys (2000)

WONDER BOYS - BIBLIOTHEQUE - jaquette dvdOn ne va pas se mentir, dans l’ensemble, vous êtes ce qu’on peut appeler un bon citoyen : vous tendez votre carte de fidélité à la caissière du supermarché avant qu’elle vous le demande, vous ne truquez jamais de plus de 15 minutes l’heure d’arrivée sur votre disque de stationnement et, chaque année quand revient l’opération pièces jaunes, vous êtes bon prince et vous y allez même de vos pièces rouges.

S’il fallait cependant trouver la meilleure preuve de votre sens civique et de votre implication sociale, ce serait assurément celle-ci : vous faites partie des 15% d’êtres humains de votre patelin à être inscrits à la bibliothèque municipale. Et ça, à part le dons d’organes ou la participation aux primaires d’Europe Ecologie, je vois difficilement comment on peut faire mieux en matière d’altruisme. D’autant que vous campez assurément parmi les très bons clients de votre bibliothèque :

  • A chacune de vos visites, vous ramassez machinalement les divers prospectus et marque-pages aux visuels capiteux que les bibliothécaires déposent sur leurs guichets pour vanter les bienfaits de leurs animations (« dégustalivres », « bouquin’âge », « le club des rats d’auteurs » … diantre, mais pourquoi est-ce qu’ils inventent toujours des noms aussi ridicules ?). Et puis, une fois passé la rigolade, ça finit invariablement de la même façon et quand vous arrivez chez vous, vous balancez toute cette paperasse dans la poubelle bleue de votre copropriété en même temps que les flyers de monsieur Adama ;
  • Vous continuez à régulièrement utiliser le sac de transport en toile de jute qu’il vous ont refilé à votre inscription. Il est hideux, il gratte l’épaule et quand vous le portez en bandoulière avec son logo fluorescent vous ressemblez à une greluche des plages d’arrière-saison. Mais vous le prenez à chaque fois car vous vous dites que ça doit faire plaisir aux bibliothécaires et qu’avec un métier pareil elles méritent certes qu’on leur donne un peu de plaisir de temps en temps ;
  • Vous affichez une persévérance aussi diligente qu’incompréhensible à demeurer abonné à la newsletter de la bibliothèque que, pourtant, chaque semaine vous supprimez sans la lire. Alors qu’à la place de ce piteux cérémonial hebdomadaire, si vous le vouliez, en un clic vous pourriez balancer l’adresse de la bibliothèque en indésirable et régler définitivement cette affaire. Mais, voilà, vous êtes avant tout une personne de culture et, inconsciemment, vous vous dites que les courriels d’une bibliothèque qui finissent en spam, ça doit être un peu comme un bibliothécaire qui brûle.
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Avant de nettoyer leur messagerie, certains usagers seraient quand même bien avisés de commencer par faire le ménage dans leurs bibelots et leur garde-robe

Cessons ce portrait laudatif : il vous arrive aussi de commettre quelques impairs à l’endroit de votre établissement local de lecture publique. Le plus fréquent, allez on se dit tout, c’est que vous ne rendez jamais les livres à l’heure. Oui, je sais, vous êtes humain, mais tout de même ça vous arrive à chaque coup. Vous ne sentez pas, ma foi, qu’il y a quelque chose qui cloche lorsque dix fois dans la semaine votre regard passe sur les documents de la bibliothèque qui traînent sur les étagères de votre salon et que vous vous dites « zut, il faudrait que je les rapporte » ? C’est pathologique tout ça, vous savez. Heureusement, les bibliothécaires sont opiniâtres et leur 3ème lettre de relance parvient généralement à vous arracher à votre douillette procrastination. Car vous restez, en effet et avant tout, un bon citoyen.

Alors qu’ailleurs de par le vaste monde, certains usagers plus indélicats (ou moins impressionnables) se surfichent copieusement des rappels à l’ordre de la bibliothèque et de la menace d’un contentieux transmis au fisc. Eux, leur truc, c’est de piller les rayons de la bibliothèque et de se constituer une-bibliothèque-personnelle-gratos en escomptant que les poursuites s’évanouissent dans les méandres administratifs d’une mairie en sous-effectif.

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Un jeune qui sourit, entouré de livres. Une bien belle image, qui peut toutefois s’avérer très onéreuse pour la collectivité

Aux Etats-Unis, on a développé comme souvent une solution efficace, fraîche et vigoureuse comme un nouveau président, pour lutter contre ce fléau : on envoie la cavalerie au domicile de tous les margoulins qui se sont crus autorisés à bâtir leur capital culturel sur le compte de la communauté.

C’est ainsi qu’un soir, le jeune Tobey Maguire, un étudiant de la ville américaine de Pittsburgh, reçoit la visite de deux gros bras * de sa faculté (dont son prof de lettres alias Michael Douglas) et qui, sous couvert de s’intéresser à l’avancement de ses travaux, viennent inspecter tous les bouquins que le jeune homme a chez lui. Là, forcément, le sourire disparaît…

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La fouille s’avère aussi juteuse que le constat éloquent : les livres sont entassés n’importe comment, la notion de serre-livres est parfaitement ignorée et des restes de burritos font office de marque-pages. Quand Michael Douglas arrête son regard sur une pile de livres qui chauffe au-dessus du téléviseur, on y croise :

  • un exemplaire de La peste, dont la couverture est renforcée par bézef de scotch jauni (les bibliothécaires le préconisent pourtant : jamais de réparation soi-même!)
  • un recueil de nouvelles maculé de Sherwood Anderson… auteur rare qui a quitté ce monde parce qu’il a gobé un cure-dent
  • le roman posthume, fragmentaire & licencieux de Truman Capote (Prières exaucées)
  • Hollywood Babylone, fameux ouvrage que sous d’autres cieux Pierre Bellemare aurait pu écrire et qui raconte les vices & les décès les plus scabreux des célébrités américaines…

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En ouvrant chacun de ces volumes, nos deux biblio-brigadiers découvrent, outre les goûts un brin déviants du jeune homme, la fiche de circulation et le cachet de la bibliothèque Carnegie de Pittsburgh :

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Et Michael Douglas & son collègue de conclure :

« —Tous ses livres sont des emprunts de la bibliothèque en retard…

–Il va devoir faire face à de terrifiantes indemnités ! »

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*

S’il nous offre la réjouissance de nous montrer une bibliothèque qui pour une fois n’a pas négligé la chose mais a réfléchi à une vraie politique de retour des documents (la plupart des bibliothèques concentrant prétentieusement leurs « politiques » sur les domaines auréolés des « acquisitions » et des « animations »), Wonder boys est surtout un chouette film qui explore avec mordant le microcosme déliquescent d’un one-hit writer –ex-auteur à succès mollement reconverti en prof d’université qui part en salto au milieu de sa vie (on n’est pas loin de Roth ou Irving, mais on est en fait chez Michael Chabon). Je me suis personnellement délecté de la composition de Michael Douglas, oscillant entre dépression rampante et braques fulgurances.

*

* Enfin, quatre, d’un point de vue technique (NDLR).

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