Numéro 9 (2009)

Depuis le temps maintenant, on sait pourquoi les personnels des bibliothèques achètent tant de livres : c’est parce qu’ils ont de l’argent. Mais a-t-on jamais trouvé l’explication de cette étonnante pratique : après quelques années, alors que plus personne ne veut les lire, les bibliothécaires s’obstinent quand même à garder les bouquins ! 😵

Vous allez me dire que si je ne suis pas moi-même de la confrérie des passeurs de livres, je ne peux pas comprendre ces choses-là. Vous allez me parler de cette indicible joie qui vous truffe le gosier lorsque vous allez chercher en réserve un vieux roman de Montherlant qui depuis 25 ans n’a pas bougé d’un poil et que vous le remettez providentiellement en circulation dans les mains d’une dame qui, sans doute par sénilité, a envie de se refaire la série des Jeunes filles. Vous m’expliquerez encore que si vous continuez à garder ce Géo de 1989 sur le désert de Gobi, c’est parce que vous n’êtes pas à l’abri qu’un jour surgisse, à votre banque de renseignements, un jeune loup des steppes avide de préparer un périple estival sans recourir aux technologies modernes. Entre nous, vous y croyez vraiment ?

On pourrait trouver cette attitude chevaleresque si elle ne nous questionnait pas tant sur son efficacité. Car si vous souhaitez tant que ça que les gens relisent vos antiquités, pourquoi les tenir cachées dans vos magasins ? Oui, je sais, vous n’avez pas assez de place dans vos rayons en accès libre. Et puis il y a le catalogue informatique pour les retrouver et aussi, c’est vrai, Dieu a inventé le Ccfr, il faut bien que ça serve… Enfin, et je sais qu’à la fin vous y viendrez, vous me rappellerez que nom d’une pipe de chien 🙏 « LES BIBLIOTHÈQUES ONT AUSSI UN RÔLE DE CONSERVATION A JOUER » 🙏

Ah, la conservation en bibliothèque. Un sujet pas facile. C’est comme débattre, à une réunion d’équipe, de la création d’un fonds LGBT dans une bibliothèque de quartier chaud, ou de te radiner un soir chez tes darons avec Anne-Sophie Chazaud, en leur annonçant que vous avez l’intention de vous marier. C’est des choses compliquées. La conservation en bibliothèque, c’est exactement ça : au début tout le monde est beau, gentil et plein d’amour, puis passé un quart d’heure on est tous prêt à s’entre-tuer à propos d’une encyclopédie d’histoire sociale que les uns veulent pilonner au nom du principe de réalité (« plus personne ne s’y intéresse à ta sal*p*rie de dictionnaire des mouvements syndicaux » ) tandis que les autres, désireux de la conserver, invoquent la république des lettres, la transmission pour les générations futures et le principe de précaution culturelle.

Pour nous permettre de prendre un peu de hauteur, un dessin-animé d’anticipation s’est penché sur la question de ces documents que les bibliothèques conservent ad vitam eternam. Il s’appelle… Numéro 9.

Nous voici projetés dans le futur. Enfin, « nous », c’est beaucoup dire vu qu’un cataclysme a supprimé toute vie humaine et que seules quelques poupées de chiffon ornées d’yeux en hublots ont survécu –on ne voit pas trop pourquoi, mais si vous en avez assez de vos gamins qui cassent tous leurs jouets, vous êtes maintenant rencardés, il y a plus résistant que les Playmobil©.

Plus évolué aussi : ces poupées parlent (c’est pareil, ne cherchez pas à comprendre) et s’interrogent sur ce qui a pu causer la fin du monde d’avant. Pour ce faire, comme elles ont oublié d’être bêtes, elles se rendent sur les restes d’une bibliothèque publique qui, par bonheur, n’avait haricoté ni sur la robustesse de son bâtiment ni sur celle de sa politique de conservation du patrimoine.

Un pur style beaux-arts, des arcades et des toitures en cuivre, des verrières, une jolie cour d’honneur agrémentée de statues graciles… Les bibliothèques de demain ressemblent drôlement à celles d’hier, dis donc. Ou alors –autre hypothèse, lorsque Armageddon sera passé, seules auront résisté au cataclysme les bibliothèques anciennes, bâties avant nos lubies biblio-architecturales du 21ème siècle, du HQE et des lambris extérieurs en bois d’allumette, de l’isolation à base de torchis & bouse de poule, et du béton ciré qui se fend comme un cœur d’artichaut à chaque fois qu’une collègue claque une porte… et qui assurément, s’effondreront comme des paillotes à churros quand la première bise eschatologique sera venue.

En entrant dans cette bibliothèque post-apocalyptique, nos figurines de chiffons surprennent deux congénères grands comme des marque-pages et recyclés en bibliothécaires, en train de récoler le fonds de manuscrits. Pour être mieux repérés par leur public, ceux-ci ont adopté l’uniforme et se distinguent par une capuche bleue à mi-chemin entre le sweat-shirt de b-boy et la secte médiévale — quoiqu’ils se rapprochassent sans doute davantage de la seconde vu la teneur des manuscrits de cette bibliothèque : des ouvrages farcis de schémas abstrus et d’écorchés inquiétants, de formules d’alchimie, de phrases en latin du bas-empire et autres amusements ésotériques.

A part le fonds de manuscrits, cette bibliothèque recèle bien des trésors, comme ce goûteux cabinet des médailles…

La Légion d’honneur de Stone & Charden, les médailles de Chevalier des Arts et des Lettres de Marion Cotillard et de Stéphane Berne… Tout le gratin de la société pré-apocalyptique est là

On tombe également sur un ensemble d’archives audiovisuelles très intéressantes, directement accessibles sur demande. Notre poupée replonge dans les grandes heures de la civilisation occidentale…

L’accession de Franck Riester au ministère de la culture en octobre 2018

Le dernier congrès ABF de l’humanité en juin 2022, qui dégénéra à l’issue d’une conférence sur le management tenue par deux nouveaux modèles d’automates de bibliothèques –financés dans le cadre de la mission Orsenna 3.0

*

Grâce à tous ces documents remarquables, nos poupées survivantes vont recomposer le passé et mettre en lumière les raisons qui ont conduit le monde à sa perte. Tout cela n’est pas bien gai. Heureusement, la bibliothèque dans laquelle ils se trouvent ne se caractérise pas seulement par une ambition patrimoniale salvatrice, mais aussi par une vraie politique de services axée sur la découverte et le plaisir du lecteur : c‘est, ici, une présentation faciale des livres aussi simple que géniale : pour qu’on ne loupe aucune de leurs dernières acquisitions, les bibliothécaires les ont étalées sur le seuil de la porte d’entrée en manière de paillasson, immanquables :

C’est, là, un accueil des publics empêchés tout en proximité et douceur, à base de câlins et de caresses appuyées en fonction de la réactivité de l’usager :

Ou encore, à l’ombre de cette imposante statue qui représente manifestement la Sainte-patronne-en-tee-shirt-mouillé-des-bibliothèques : un espace détente, à la manière des piscines à boules que tu trouves chez Ikéa© quand tu veux te débarrasser de tes moutards avant d’acheter des jolies plantes vert fluo ou, pour tes toilettes, des bougies qui sentent la mangue. Ici, ce sont des étagères qui ont été vidées pour servir de plongeoir et, par terre, un monceau de milliers de livres poussiéreux dans lesquels tu peux te rouler et t’ébaudir en attendant la prochaine fin du monde. Bam.

*

Numéro 9 n’est pas le surnom donné à notre nouveau ministre de la culture (qui est quand même le 9ème depuis la loi sur le droit de prêt de 2003), mais celui d’un des protagonistes (la 9ème poupée rescapée) de ce dessin-animé –réalisé avec plein d’ordinateurs et produit par Tim Burton, que j’ai trouvé plutôt joli et censé mais aussi, sur un thème de science-fiction pour le moins réchauffé, un peu ennuyant.

Voire larmoyant :

 

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Une réflexion sur “Numéro 9 (2009)

  1. Tiens, je ne savais pas que ce film parlait aussi des bibliothèques ! Comme quoi, les bibliothèques se cachent partout… (ou presque !). ça a l’air sympa, cela dit, j’y jetterai donc un oeil ! Merci pour cet article, au ton toujours aussi désopilant (on sent le vécu ! ^^)

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