Le corps de mon ennemi (1976)

Aujourd’hui, une nouvelle fois bercés par l’esprit des Lumière et la magie du cinématographe, nous allons apprendre des choses sur le monde des bibliothèques publiques. En l’espèce, grâce à un film français qui nous offre de nous frotter à la devinette suivante : quel est le point commun entre une cathédrale, une bibliothèque et un jardin public ?

Vous avez deux minutes pour répondre. Je profite de ces quelques instants pour vous donner des informations sur Le corps de mon ennemi, superbe film noir et mélancolique tourné par Henri Verneuil dans la région lilloise au milieu des années 1970, dialogué par Michel Audiard à partir d’un roman de Félicien Marceau, mis en musique par Francis Lai et interprété par des acteurs de grand talent comme Jean-Paul Belmondo, Bernard Blier, Marie-France Pisier et Nicole Garcia. Alors, vous avez trouvé ?

😶

Réponse A : « Ce sont tous les trois des troisièmes lieux ». FAUX. Au cas où tes souvenirs seraient lointains, les cathédrales ne sont pas des troisièmes lieux. Et d’une elles ont généralement été bâties avant la naissance de ce concept fourre-tout et bizarre, et de deux tu ne tomberas jamais sur un fat boy rose fluo ou un tournoi de Just Dance dans une cathédrale. Et si tu trouves que les gens font des chorégraphies brindezingues par terre, c’est juste une litanie des saints. Du reste, je vous fais remarquer qu’il n’y a guère que les bibliothèques qui cherchent à être des troisièmes lieux. Ça ne vous interpelle pas ? Franchement, si ce concept était si révolutionnaire et pertinent que ça, pourquoi les zoos, les boulangeries, les stades, les stations de lavage de bagnoles et les halte-garderies ne revendiqueraient pas non plus cette appellation ? Ton gage : faire un voyage ABF sans remboursement de frais avec Mathilde Servet à côté de toi dans le train.

Réponse B : « Ces lieux ont tous des horaires d’ouverture très généreux ». FAUX. Il faut arrêter de se mentir, les bibliothèques ont beau faire des efforts, elles restent largement moins ouvertes que les églises et les jardins publics, sauf si tu travailles à Copenhague ou si tu fais du gringue depuis 8 mois à Yves Alix pour ouvrir une chaire de mythomanie à l’Enssib. A la limite, si tu avais voulu faire ton petit malin, tu aurais pu dire que chacun de ces 3 lieux développait sa propre vision des boîtes à livres mais tu te serais viandé quand même. Ton gage : réciter 20 Pater noster et 10 Ave Orsenna.

Réponse C : « En 2018, ça doit être parmi les derniers lieux publics à ne toujours pas proposer de free wifi ». Un peu VRAI mais FAUX quand même. En plus d’être injuste car des fois la bibliothèque municipale est située à côté de la Poste et, avec un peu de bonne volonté, tu peux arriver à capter du réseau en te collant bien au mur mitoyen, celui où ils mettent les romans du terroir. Ton gage : vendre ton smart-phone à Easycash pour 2€ puis lire un livre de Grégoire Delacourt en entier .

Réponse D : « Le nom de ces trois lieux commence par une consonne » : VRAI mais cette réponse n’est pas assez professionnelle selon moi. Pour la peine, ton gage est de quitter ce blogue sans délai. Les autres, vous pouvez continuer, sauf si vous avez mieux à faire (comme lever les yeux de votre écran et renseigner le lecteur qui attend depuis 30 secondes sans que vous l’ayez remarqué, par exemple).

Vous êtes nuls !

🙋

Si l’on revient au film de Henri Verneuil (a priori aucun lien de parenté avec Anne Dumemnon ou alors probablement une adoption), le point de rapprochement entre la cathédrale, la bibliothèque et le jardin public, c’est qu’il s’agit de trois endroits privilégiés pour tuer le temps.

C’est du moins ce que nous raconte Charlotte, une jolie trentenaire débarquée depuis peu dans la charmante ville de Cournai (pas la peine de gougueuliser pour consolider tes connaissance en géographie, c’est une ville inventée) au motif d’un stage de formation de 6 semaines qu’elle y a obtenu grâce à son conseiller CNFPT –oui, c’était avant la réforme qui a réduit la formation initiale à 45 minutes sans pause. Les stages de formation, vous connaissez sûrement : tu restes le popotin rivé à une chaise de 10h à 16h en t’occupant à prendre des notes qui ne te serviront jamais, et le reste du temps, soit tu écumes tous les troquets de la ville avec tes camarades de stage en faisant semblant de t’égayer à leurs blagues la plupart du temps navrantes et déplacées, soit tu fais bande à part et tu descends des paquets de clopes dans ta chambre d’hôtel en t’instruisant sur les idioties du PAF qui t’avaient échappé ces deux dernières années. Bref, tu as du temps libre.

Quant à Charlotte, sur son temps libéré, elle donne dans le genre solo et zone, dépeuplée, à travers Cournai. Au cours d’une de ses promenades dilatoires dans un parc de la ville, elle croise Jean-Paul Belmondo. Celui-ci n’a pas l’air bien occupé non plus.

Conforme à son image de séducteur, Bébel aborde Charlotte et lui demande ce qu’elle fait dans le coin. Elle répond :

Je traîne… Qu’est-ce que vous voulez faire d’autre dans cette ville ? Voilà un mois que je traîne… La cathédrale, la bibliothèque municipale, le palmarium, l’exposition de poteries… Alors là, j’attaque les jardins…

🙊

Nous noterons qu’en plus du triptyque église-bibliothèque-jardin, ladite Charlotte a ajouté à son agenda la visite de deux lieux qu’on trouve moins systématiquement dans les communes françaises : un palmarium (qui n’est jamais qu’un jardin botanique avec des palmiers) et une « exposition de poteries », qu’on imaginera sans doute plus proche de la restitution de quelque atelier seniors organisé par le CCAS de la bourgade que d’une biennale internationale sur la céramique coréenne du VIème siècle.

En poussant un brin la réflexion, on pourra d’autre part considérer que cette sélection de lieux publics par la jeune femme ne procède pas seulement de leur attractivité intrinsèque ou d’un hasard territorial mais, plus sérieusement, de discriminants tangibles et susceptibles de servir deux hypothèses :

  • l’hypothèse sociologique : il s’agirait d’endroits faisant partie de la sphère socio-culturelle de Charlotte, laquelle (pour le dire de manière caricaturale), si elle s’était appelée Nicolas, avait 17 ans et demi, était passionnée de tuning et s’était fait jeter de son lycée professionnel pour port de pistolet à air comprimé, aurait peut-être préféré consommer son oisiveté du côté de la gare Sncf, du centre commercial Auchan ou du skate-park de la commune.
  • l’hypothèse économique : d’un point de vue plus formel, ces cinq lieux ont plausiblement pour élément commun d’être tous en accès libre et gratuits. On peut en effet comprendre  que la stagiaire Charlotte ne roulant pas sur l’or, elle a limité ses déambulations à des espaces où l’on entre sans conditions tels qu’une église, un jardin public ou une bibliothèque. Et ma foi, si les cinémas, les piscines et les restaurants asiatiques étaient aussi gratuits que les bibliothèques, il y a fort à parier que ces dernières ne feraient pas le poids et que pour meubler leur ennui, les gens préféreraient se faire un buffet de sushis ou un film nord-américain avec des cascades de voitures dedans plutôt que d’aller à la médiathèque. Sans cynisme, ce sera là une bonne raison de plaider définitivement pour la gratuité des bibliothèques. Merci de votre attention. Mp

Un nouveau restaurant asiatique avec l’apéritif offert vient d’ouvrir en ville : tout le monde sort précipitamment de la bibliothèque pour s’y ruer.

*

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