Un prophète (2008)

Si tu es aussi honnête que je le crois, cher lecteur, tu n’es comme moi normalement jamais allé en prison. Ou alors, rassure-moi, tu étais au mauvais endroit au mauvais moment et tu as fait les frais d’une erreur judiciaire, et comme tu mets chaque mois tous tes ronds dans le financement de la maison de retraite de ta grand-mère, tu n’as pas eu assez de sous pour te payer un bon avocat donc tu as été mal défendu et au final tu t’es fait laminer au procès, sans compter que le jour des plaidoyers, tu étais aphone à cause du karaoké un peu animé que tu t’étais fait la veille, dans ta cellule de détention provisoire, avec tes compagnons de ballon…

Bon, je vais arrêter de te trouver des excuses. Le plus important, c’est que maintenant tu es sorti et qu’ayant purgé ta peine, tu as le droit à tout mon respect. D’ailleurs, en venant sur ce blogue t’instruire sur le monde des bibliothèques, je trouve que tu fais un bel acte de réhabilitation –même si, évidemment, tu pourrais encore plus intelligemment employer ton temps à préparer les concours, par exemple. Tu vas me dire que c’est déjà un bon début et ce n’est pas faux. Je te ferais quand même remarquer que d’autres loulous de ton engeance –un peu moins veules que toi, ont entamé leur réhabilitation dès leur séjour en prison en s’intéressant aux livres et à la petite bibliothèque que, souvent, la gentillesse de l’institution pénitentiaire met à leur disposition. Si tu en doutes, soit c’est que tu n’as vraiment jamais mis les pieds en prison (et en ce cas je m’excuse pour tous les gros mots qui me sont venus à l’esprit quand j’ai pensé à toi tout à l’heure), soit c’est que tu n’as pas vu un super film qui s’appelle… Un prophète.

Un jeune homme du nom de Malik a pris 6 ans de prison pour faits de violence. Analphabète et pas bien costaud, il va essayer de survivre dans le milieu hostile de l’incarcération en se faisant le protégé d’un mafioso corse qui lui confie tout un tas d’activités récréatives comme refroidir un codétenu avec une lame de rasoir cachée sous la langue. Petit à petit, à cause des risques de coupures, d’éclaboussures tout ça, Malik se dit qu’il vivra sans doute mieux son séjour en cabane s’il se consacre à des occupations moins salissantes pour le corps et pour l’esprit. Vous l’avez deviné : direction la bibliothèque.

La première rencontre de Malik avec le livre se fait par l’intermédiaire d’un camarade nommé Reyeb, qui l’invite dans sa cellule pour parler littérature et plus si affinités… Ou, pour le dire de façon moins coquette, qui essaye d’esbroufer notre jeune homme avec ses connaissances littéraires dans le but de passer ensuite un moment charnel et câlin avec lui (et leurs amies les puces de lit). Je sais, c’est dégueulasse.

Tu vois comme elle se tient droite et fière, la flamme de l’esprit, lorsqu’elle est excitée par les joies de la lecture ?

Pour ce faire, Reyeb dispose d’une petite bibliothèque ma foi sympathique, constituée à 100% d’ouvrages empruntés à la bibliothèque de la maison d’arrêt –qu’on repère à leur équipement renforcé ainsi que, pour certains (les fictions), à une drôle de cote « M » apposée sur le dos… Sans doute « M » comme « MORANS FRANÇAIS ET ÉTRANGERS » si l’on postule que les prisons sont évidemment remplies de dyslexiques et d’amateurs d’anagrammes.

Ricoré est l’ami du petit-déjeuner mais aussi des livres mal rangés : sa boîte cylindrique, en verre épais, en fait un serre-livres des plus avantageux.

En jetant l’œil sur sa bibliothèque, on s’aperçoit que Reyeb a des goûts très éclectiques –ou qu’il se barbe tellement qu’il lit tout et n’importe quoi. Nous trouvons sur son étagère des choses comme :

  • La victoire évaporée, un livre d’histoire sur la bataille d’Abbeville de 1940 (qui fit du colonel de Gaulle un général)
  • Les îles heureuses d’Océanie, un livre ethnographique de l’écrivain-voyageur Paul Theroux
  • Un recueil de nouvelles (non fantastiques) de Stephen King sur le thème de l’enfance : Coeurs perdus en Atlantide

Malgré cet étalage livresque des plus attrayants, Malik ne se montre pas très réceptif. Devinant qu’il a peut-être un souci avec l’écrit, Reyeb le titille gentiment :

Ça t’intéresse, les bouquins ? Tu aimes lire ? (…) Si tu sais pas lire, tu peux apprendre. L’idée c’est de sortir moins con qu’on y est entré…

Voilà, c’est dit : l’apprentissage de la lecture, ça rend moins con. Pas besoin de sortir de l’école normale ou de moudre des rapports ministériels de 130 pages pour dire la même chose qu’un agresseur sexuel polyrécidiviste de vieilles dames, finalement. D’ailleurs, la méthode de Reyeb va s’avérer efficace car après ce bizutage énergique, Malik prendra la décision de suivre les cours de français délicieusement régressifs que dispense la maison d’arrêt aux volontaires.

« Le canard est dans la mare ». Non, il ne s’agit pas d’un message codé pour trafiquer de la drogue au nez et à la barbe des matons, mais de la phrase qu’on apprend aux détenus pour mémoriser la lettre A. Ça fait plaisir, enfin un manuel d’apprentissage de la lecture adapté à l’univers mental d’un adulte.

Ébahissement des élèves devant la phrase qui illustre la lettre B : « Barnabé boit du bon lait ».

Au bout de quelques mois d’un apprentissage joyeux et assidu, Malik possède suffisamment de bases pour se risquer à fréquenter la bibliothèque. Il procède d’abord par imitation en allant y emprunter, à l’instar de Reyeb, tout un tas de livres pour lire dans sa piaule. Cependant, il va se démarquer de son mentor en utilisant comme serre-livres des boîtes de maquereaux au vin blanc qu’il empile avec une dextérité forçant le respect. L’élève a dépassé le maître.

Ensuite, Malik prendra l’habitude de se rendre à la bibliothèque. Tantôt pour y tailler des bavettes avec ses compagnons de basse-fosse…

… tantôt pour s’enquérir de son horoscope dans le quotidien local. Comme il a appris en classe ce qu’était l’homonymie, il épate son voisin de table avec quelques jeux de mots graveleux sur les signes de la vierge, de la balance et du cancer.

« C’est pas très drôle ton truc. Tu ne sais pas que je viens à peine de me remettre de mon cancer des testicules ? »

Un autre jour, il participe à un petit débat improvisé sur l’islam et l’amour du prochain. Les esprits s’échauffent quand Malik évoque la prière qui fait mal aux genoux. Heureusement, pour apaiser la conversation, les gars ont prévu une bouteille de lait. Le lait, ça calme les ardeurs et contrairement aux signes ostentatoires de religion, c’est accepté sans problème par une direction de bibliothèque qui a fait le choix d’être permissive sur la consommation d’aliments et de boissons afin de limiter la chute de la fréquentation.

*

Un beau jour, patatras. Grâce à la bibliothèque, Malik s’est fait plein d’amis et y en a un qui lui fait bénéficier d’un bisness lui permettant d’équiper sa cellule avec une télé, une playstation© et un lecteur dvd. A partir de cet instant, vous l’aurez compris, adieu la bibliothèque et adieu la littérature.

… ou alors un petit magazine de temps en temps. Le papier glacé, c’est pratique pour préparer la zigoune de teuteu pendant une mi-temps de P.E.S. Cordialement, Mp.

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