Seven (1995)

Quand on est bibliothécaire en principe, on n’a pas souvent l’occasion de rencontrer des policiers. C’est d’ailleurs pour ça qu’entre autres on a choisi ce métier, prompt à nous abriter des drames et de la vilénie du monde. Bon, attention, quand je parle de policiers, je parle des vrais, pas des ersatzs du dimanche comme ton délégué local SACEM qui te harcèle tous les quatre matins à la recherche d’une animation non déclarée –ou ta DGA qui depuis 6 ans mène une enquête pour confondre les ambitions séditieuses de tes 3 collègues syndicalistes, connus pour être de dangereux révolutionnaires mais dont, en vérité, le plus haut fait d’armes n’aura jamais été que d’avoir négocié la fermeture anticipée de la bibliothèque à 16h les veilles de jours fériés.

Allez, soyons justes, il t’arrive de croiser de vrais agents de police. Comme l‘autre jour : ça a commencé quand une bande de (deux) gilets jaunes, armés de longues triques translucides, ont surgi à la bibliothèque la démarche menaçante, la binette hispide et l’œil douteux. Vous n’étiez que deux, ta collègue et toi, mais vous ne vous êtes pas dégonflées. Pendant que, tremblante, tu faisais le 17, Christiane a fait barrage de son corps… et du cran d’arrêt qui traînait providentiellement dans sa poche. Quand la police est arrivée, ils ont trouvé les deux renégats gisant dans leur hémoglobine, avec ta collègue & toi qui dansaient frénétiquement autour des corps, ivres de cette victoire contre le terrorisme populaire. Votre petite liesse républicaine n’a pas duré bien longtemps : au bout de 10 minutes, l’enquête a révélé qu’en fait de « gilets jaunes », c’était deux ouvriers de la Ville qui étaient venus à la bibliothèque pour changer des néons. Ta collègue a pris 20 ans de calèche et toi, tu as été exfiltrée dans un placard aux archives municipales, dans lequel tu ne survis que grâce au pouvoir des barbituriques.

Heureusement, les visites policières en bibliothèque ne sont pas toujours auréolées d’une pareille consternation. Quand, pour les besoins d’une enquête spéciale par exemple, un inspecteur aussi cultivé qu’élégant ramène sa bouille afin de consulter quelques livres anciens de morale appartenant au patrimoine de l’humanité… Bienvenue dans Seven.

Le petit souci avec les gens cultivés et élégants (surtout quand ils ont un insigne au veston), c’est qu’ils se croient rapidement tout permis. Ainsi, et sans égard pour la politique horaire de l’établissement, c’est au beau milieu de la nuit que l’inspecteur William Somerset choisit de frapper aux portes de la bibliothèque municipale. Aussi bizarre que cela puisse paraître, le gardien ne s’en étonne pas. Il salue, lui ouvre le bâtiment puis retourne à la partie de cartes où l’attendent ses collègues.

Cinq vigiles de nuit pour surveiller l’établissement… Clairement, le film a été tourné avant la crise des bibliothèques américaines

En réalité, si on lui a ouvert si facilement, c’est que l’inspecteur Somerset est un habitué de la bibliothèque doublé d’un authentique ami des livres : on le voit appeler tous les gardiens par leur prénom et même, badiner sur leur inculture : « Voyez-vous, messieurs, je ne vous comprendrai jamais. Regardez tous ces livres autour de vous : une mine de connaissances à la portée de vos mains, et vous, qu’est-ce que vous faites, vous jouez au poker toute la nuit ! » .

Les gars ne se laissent pas faire et envoient une bonne volée socratique à ce donneur de leçons : « Nous, on sait déjà ce qu’il faut savoir, et on sait qu’on ne sait rien » , en probable référence à Jean Gabin (pas le rappeur mais le philosophe).Pour finaliser l’estocade, ils allument leur transistor et poussent le son à fond sur une suite de Bach (BWV 1068) : « Si t’en veux de la culture, en v’là! » . Porté par cet air inspirant –ou à court de répartie, le policier tourne les talons du côté des étagères de littérature…

Il s’avère que Somerset est venu à la bibliothèque pour se documenter sur le thème des sept péchés capitaux. Il cherche à mieux comprendre les assassinats sur lesquels on lui a demandé d’enquêter, qui lui furent intuitivement apparus comme des parodies de la formalisation morale du péché par St-Thomas d’Aquin. On va donc voir l’inspecteur sortir des rayons, en plus des œuvres du théologien, quelques classiques de la morale chrétienne : un dictionnaire du catholicisme, la Divine comédie (pour le Purgatoire) de Dante Alighieri, le Paradis perdu de John Milton et les Contes de Canterbury (pour le Conte du curé) de Geoffrey Chaucer.

A-t-il oublié sa carte d’emprunteur –ou préfère-t-il travailler à la bibliothèque plutôt qu’à la maison où madame regarde plausiblement le match de basket, Somerset s’installe dans la salle d’étude déserte. Là, durant plusieurs heures, il va tranquillement compulser les livres qu’il a sélectionnés.

Si on ne le voit pas prendre beaucoup de notes (ça s’appelle la paresse), notre policier enchaîne en revanche les photocopies, qu’il réalise en tapinois aux frais de la princesse, profitant de l’inattention des vigiles trop occupés à essayer de sortir une quinte flush. Et ça, ça s’appelle l’avarice.

Des photocopies exécutées à la barbare, sans aucun ménagement pour le livre et sa reliure. Mais que fait Bibliopat ?

Alors qu’il commence à être bien pénétré par l’esprit des péchés capitaux, l’inspecteur s’attarde maintenant sur des gravures représentant des hommes mûrs, nus et émasculés. La luxure, ça manquait.

Allez, ne nous émouvons pas tant, il est compréhensible que de temps en temps les forces de sûreté intérieure s’arrogent quelques libertés dans l’exercice de leur dure fonction. En plus, depuis Alexandre Benalla on sait que tout ça est normal et bon pour la démocratie. Mais surtout, pour inconvenante que soit la manière dont le policier de Seven dispose si lestement de la bibliothèque publique, elle n’arrivera pas à ternir ce qui restera, disons-le sans ambages, l’une des plus belles scènes de bibliothèque que le cinéma nous ait jamais offertes. Brodée avec délicatesse sur le célébrissime Air sur la corde de sol, peuplée de jeux de lumières virtuoses, de ralentis et de fondus gracieux, cette scène traduit l’univers de la bibliothèque dans ce qu’elle a de plus auguste, reposant et distingué. Et pour accentuer ce raffinement du lieu-livre, le réalisateur a incorporé dans sa séquence, en opposition, de rapides incises marquées par la plus contrastante grossièreté : simultanément à l’étude nocturne de l’inspecteur Somerset en effet, on découvre son coéquipier, resté chez lui pour travailler au même dossier mais dans des atours bien plus triviaux :

Là, on dégringole de quelques crans dans la pyramide de Maslow : l’inspecteur Brave Pitt potasse son enquête vautré devant un match de basket-ball, une bière dans une main et un stylo-bille publicitaire représentant une fille volage dans l’autre. Et à la place des ouvrages philosophiques et des iconographies médiévales, il s’en tient à éplucher le dossier de police et les clichés si crus de ses collègues de la médecine légale.
Ces plans intercalés avec ceux de la bibliothèque, on le comprend, ne font qu’illustrer l’inépuisable querelle des anciens et des modernes : d’un côté, un enquêteur de l’ancien temps, érudit et introspectif qui est obligé de transgresser la nuit pour jouir que des lieux comme les bibliothèques existent encore. De l’autre, la roture et le pragmatisme d’un policier jeune, impatient et multitâche (il s’alimente, regarde la télévision & travaille en même temps) qui se contente des choses visibles, des évidences du monde physique.

Alors que les bibliothèques publiques, depuis toutes ces dernières années, semblent s’être données pour principal objectif de faire venir la population la plus vaste possible en leur sein — portées par des slogans souvent aussi ambitieux que ceux de restaurants pour adolescents, la scène du film Seven pourra paraître surannée, sinon réactionnaire. Plus positivement, elle nous invitera au moins à reconsidérer cette question simple : est-ce que les bibliothèque peuvent ou doivent convenir à tout le monde ?

*

Un des dessins qui ont servi à confectionner le décor de la scène de Seven

Si vous le voulez bien, quittons-nous maintenant avec ces commentaires de production, où le réalisateur David Fincher détaille l’ambiance qu’il a souhaitée pour camper sa scène de bibliothèque :

« Nous avons souhaité que la bibliothèque, comme le commissariat, reflètent la puissance de la municipalité, des autorités et de l’ordre établi. Ils représentent également des éléments de décor propres aux films noirs classiques. Nous voulions qu’ils témoignent de la préséance du passé de cette ville (…). Il a fallu lutter pour le budget. Le studio conseillait une bibliothèque comme celle de l’Ucla ou de Beverly Hills (plus proches des studios de Los Angeles donc moins chers à tourner). Mais ce sont des bibliothèques modernes, très éclairées et trop fréquentées, sans atmosphère particulière. Une seule bibliothèque était appropriée selon moi et c’était mon idée de départ : la New York Public Library à Manhattan. Mais devant la difficulté de tourner à New York, je me suis dit qu’il serait préférable de construire un décor de bibliothèque… »

Ils ont donc construit le décor à l’intérieur d’un vrai bâtiment, une ancienne banque qui avait déjà servi à des films (comme, un an avant, à The mask) :  « On a fait ça car, de Los Angeles à San Diego, on n’a pas trouvé de bibliothèque comparable à celle de la New York Public Library qui nous avait servi d’inspiration. Pour la métamorphoser, on a dû fabriquer des livres car on en a loué 5000 mais il en fallait plus 50 000 pour remplir notre bibliothèque ! La plupart des livres sont donc des faux, assemblages de fibres de verre colorées de 1 mètre de long (…)« 

2 réflexions sur “Seven (1995)

  1. Bonjour, merci pour ce billet, j’ai beaucoup ri (surtout pour la mention aux barbituriques) (je suis bibliothécaire). Il me semble que la New York public library a longtemps été ouverte jusqu’à minuit, ce qui explique peut-être cette arrivée tardive (et pourtant sans flasque de whisky). D’ailleurs Sylvester Stallone (si, si) raconte que c’est là qu’il aimait aller le soir quand il faisait trop froid dans son appart pourrave pré-Rocky, et qu’il y a découvert -et aimé- Edgar Poe. 🙂

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  2. Bonjour,
    J’espère que vous aurez l’occasion de commenter le film « John Wick Parabellum » : on y découvre des usages inédits des ouvrages, ainsi que des activités dynamiques au sein des établissements…

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