Au sommet de la hiérarchie, gît… un conservateur

Le blogue reprend son activité. Toutes mes excuses pour cette interruption de près de 5 mois, due à une tentative de reconversion qui a mal tourné (j’avais demandé une disponibilité pour ouvrir mon cabinet de psychanalyse, mais je n’avais que des gens bizarres en clients, ça m’a débordé… en plus après, ils m’ont fait fermer la boutique à cause de mes diplômes, enfin bref, retour au bercail).
Attention : cet article ne convient pas aux enfants (présence possible d’expressions argotiques, de gros mots et d’allusions à l’entrejambe humain).

jaquette non commerciale

Quel employé de bibliothèque normalement constitué ne s’est jamais posé la question suivante : « Et si mon conservateur n’était pas mon conservateur ? ». Attention, je ne dis pas que votre conservateur est un usurpateur ou un être habité par des forces incultes ou paranormales… encore que la bipolarité du directeur de bibliothèque soit un phénomène relativement connu de nos jours (10h10 : « Vous faites tous un travail formidable » … 10h14 : « Mais qui est-ce qui m’a fichu une équipe pareille! » ). Non, je veux plus simplement dire : imagine que tu aies, à la place de ton conservateur actuel, quelqu’un qui n’aurait pas fait des études de littérature précolombienne comparée ou autre facétie intellectuelle qui dure 6 ans, mais une personne simple et bonne, qui viendrait du peuple et qui serait mue par une empathie modeste et profonde envers ses contemporains… Des gens, je ne sais pas, comme Gérard Klein, Mimie Mathy ou Victor Lanoux par exemple.

Après, et c’est tout à votre honneur, si vous avez une aversion spéciale pour les quinquas qui passent leur temps à toucher des enfants pour paraître jeune, les fausses blondes d’un mètre dix ou les vieux moustachus qui se cocotent à l’huile de lin et à la pâte à bois, pas de panique. Il nous reste encore quelqu’un : Jean-Marie Bigard.

Hé, m’sieur ! (2006)

Jean-marie Bigard en directeur de bibliothèque, il fallait le trouver. Je suis sûr que même le CNFPT, avec son irrésistible penchant à vouloir moderniser à tout crin la fonction publique, n’avait pas pensé à une telle chose. D’un autre côté, vous allez me dire que si on commence à faire dans la réhabilitation de comique, pourquoi pas Dieudonné en Directeur des affaires scolaires ou Franck Dubosc en contrôleur de gestion ? Allez, calmons-nous, et avant de bramer à la déprofessionnalisation du métier et de saturer de notre juste indignation les serveurs du petit oiseau bleu (note aux gens nés en 17 à Leidenstadt : je ne parle pas de La Poste mais de Twitter), faisons un effort et voyons ce que ça donne :

Tel qu’on l’imaginait, Jean-Marie est un conservateur très gracieux.

HE M'SIEUR BIBLIOTHEQUE dégaine

Non, sans rire, même si on voulait faire abstraction de son apparence discutable (pantalon remonté à la zaïroise + démarche de CRS en week-end) et surtout, de son perpétuel air renfrogné (entre le légionnaire qui n’a pas vu la louve depuis 6 mois et le rottweiler qui vient de chouffer un lézard sur le mur de la prison d’en face), pardon mais, en dépit du respect qu’on doit à quelqu’un qui a dû, pendant une décennie, supporter les éclats de rire sardoniques de François Nazaire Simon-Bessy… ce Jean-Marie Bigard représente vraiment la lie de la fonction publique territoriale. Une sorte de parangon du cadre A déglingué du cerveau. Petit florilège :

  • Un absentéisme chronique : un jour sur deux (bel exemple pour ses collègues), monsieur le conservateur se balade dans la nature. Oui, sous prétexte d’aller compléter sa connaissance du territoire (sur un VTT Top Bike des familles, histoire de faire « peuple »), Bigard va draguer les commerçantes et courir la ménagère périurbaine, allant jusqu’à utiliser des stratagèmes contestables comme renverser une petite fille afin d’attirer l’attention de sa daronne. La moralité douteuse des catégories A, tu vois.
  • Des privilèges odieux : pour asseoir sa suprématie à l’égard de ses subalternes, notre conservateur a exercé son droit de préemption sur la salle d’animation, qu’il a transformée en bureau (le sien). Résultat des courses : deux cents mètres carré de déco’ de mauvais goût, avec entre autres des matelas futons accrochés aux murs. On est entre le dojo de banlieue et l’espace-vente de chez Mondial moquette, c’est vomitif.

  • Les classes dominantes et la drogue : dès qu’il a un petit quart d’heure, notre conservateur se retire dans ses appartements pour s’envoyer un rail de schnouff. Comme il est encore un peu bas dans la grille indiciaire, Jean-Marie ne roule pas sur l’or et coupe sa came avec une espèce de poivre de Cayenne, on dirait qu’il sniffe des cendres de cigarette. Tu m’étonnes que ça ne tourne pas rond là-haut.

  • De la démagogie à revendre : pour montrer qu’il est un homme de terrain, notre conservateur s’arroge de temps en temps un accueil de classe. Eclipsant complètement l’enseignant venu avec les enfants, Jean-Marie improvise une propagande éhontée pour son établissement : « Vous voyez, les enfants, une bibliothèque c’est une maison magique qui nous donne des super-pouvoirs (…) » . Tout en finesse. L’enseignant est dépité.

Craignant que l’heure du conte ne se transforme en one-man show tendancieux, l’instit’ prend à part Jean-Marie et exige qu’il stoppe son intervention. Pour l’embêter, Jean-Marie se met alors à exciter tous les moufflets, qui foutent un sbeul du tonnerre dans toute la bibliothèque. Au secteur presse, les usagers adultes n’en peuvent plus :

« On peut avoir le silence ,s’il-vous-plaît !!! »

Et oui, Jean-Marie, si tu avais fait des études sérieuses de métiers du livre au lieu de ton CAPES de couillologie, tu saurais qu’on n’accueille jamais de scolaires pendant l’ouverture au public, ça perturbe le métabolisme de l’adhérent non-exonéré.

Quelques autres attraits de caractère, chez cette fripouille des coteaux :

  •  Une attitude ambiguë avec les très jeunes filles : sans vouloir accuser –j’avoue qu’on n’a pas de preuve et que si ça se trouve Jean-Marie est couvert par le producteur de ce sordide téléfilm, il semblerait que notre conservateur ait une vision très élargie de son périmètre d’accouplement. Ainsi, on le voit s’incruster auprès de fillettes qui font leurs devoirs, ou encore, courir après une autre qui est obligée d’aller se réfugier sous les bacs de BD pour échapper à ce satyre. Pas de bol, le conservateur connaît les lieux comme sa poche de slip kangourou :

  •  Enfin, il est à noter que ce directeur de bibliothèque se mêle de tout et rend dingue toute l’équipe :

Mme Raffin, directrice adjointe de la médiathèque, dont Bigard se moque sans arrêt des manières de vieille fille… alors qu’à 58 ans, elle n’a tout simplement pas eu encore l’opportunité de rencontrer le prince charmant.

Milan Kostovic, l’agent d’entretien qui ressemble à un Auvergnat mais qui, en fait, vient de l’autre côté de l’Adriatique. Quoique zélé, Bigard le houspille vertement parce que depuis deux mois, toutes les nuits, il héberge à la médiathèque des cousins serbo-croates en galère. C’est pas gentil pour cet agent, qui finalement, a juste fait preuve d’initiative en matière d’optimisation des locaux et de matériel (et oui, les futons du dirlo servent à quelque chose comme ça).

Fanny, la jeune discothécaire, mal dans sa peau, bègue et qui rougit comme un portique antivol dès qu’un lecteur ou un collègue dépourvu de vagin regarde dans sa direction. Bigard n’arrête pas de la provoquer avec des blagues salaces. Le tribunal administratif est à une encablure.

Mademoiselle Robineau, la directrice du centre de loisirs voisin avec lequel la médiathèque est censée partager un local de stockage. La mutualisation ne prend pas du tout et Bigard se fâche sans arrêt avec cette jeune femme pourtant délicieuse. Plus tard, on apprendra pourquoi : jadis, ils sont allés tous les deux trop loin dans la mutualisation (ils ont couché ensemble)

C’était prévisible, avec un conservateur aussi piteux, c’est toute la médiathèque qui part à vau l’eau et dérive gentiment vers le n’importe quoi :

HE M'SIEUR BIBLIOTHEQUE signalétique

La signalétique des rayons : placée n’importe comment au beau milieu des étagères , elle masque la moitié des bouquins. Très malin. L’avantage, a contrario, c’est qu’on ne peut pas la louper.

Les agents de la médiathèque qui font de l’aide aux devoirs (ambiance gauchiste du néolithique) ont pété les plombs et refusent d’aider les enfants dont les parents sont au-dessus du seuil de pauvreté. Selon eux, les cancres qui ne sont pas assez dans la dèche financière n’ont qu’à se faire payer des cours particuliers. Et bé, c’est plus seulement « la bibliothèque pour les nuls » maintenant, c’est…

… LA BIBLIOTHEQUE POUR LES PAUVRES NULS

Les usagers nantis, quant à eux, sont très frustrés par le plan de classement, basé sur un concept relativement fumeux : l’intuition.  En gros, si un bibliothécaire tombe sur un livre de Dolto avec le mot « sexualité » dans le titre, au gré de son humeur, il va le classer au rayon littérature érotique. Pareil pour Crime et châtiment, renvoyé au rayon juridique, et Le bourgeois gentilhomme en sociologie.

L’ambiance dans l’équipe est sauvage. Les agents sont tendus et se tancent à la moindre occasion, se respectent fort peu, s’accusent de vols et s’insultent. Les plus littéraires essayent de relever le niveau et, à un moment, tu entends le conservateur se faire traiter de « gougnafier » (pour les gens nés après 17 à Leidenstadt, c’est comme ça qu’on appelait les « boloss » jadis).

Le summum de la désorganisation est atteint avec l’arrivée d’un dénommé Max, un jeune délinquant qui vient à la médiathèque pour quelques semaines afin de purger sa peine en tant que TiG (travail d’intérêt général). Tout bibliothécaire le sait, accueillir un TiG, c’est souvent coton. Mais là, profitant de l’incompréhensible mansuétude du conservateur, ce garçon nous emmène dans des contrées nouvelles et inquiétantes :

  • Alors qu’il est censé bosser à l’atelier et couvrir les livres (rendement : 1,5 livres/heure), Max passe son temps à lire des bandes-dessinées de Hulk et du Surfeur d’argent ;
  • Y en a même qui disent qu’ils l’ont vu voler. En effet, ce foutriquet fouille dans les bennes papier et y pique les livres que les bibliothécaires avaient soigneusement pilonnés… pour ensuite les revendre sous le manteau ;
  • Il ne déchausse jamais ses rollers, met les pieds sur les table, se fume des joints à tout vent…
  • … et il empile les tapis de lecture de l’espace jeunesse pour faire sa sieste le midi :

Dans un extraordinaire moment de lucidité, ce jeune branloïde finit par avoir la seule parole de sagesse de tout le film :

– « Je me demande si tout compte fait, j’aurais pas préféré la prison ».

 *

Bon, arrêtons le massacre et demandons-nous ce que vaut ce film télé.

Contre toute attente et sincèrement, je l’ai trouvé plaisant et beaucoup plus rigolo que les idioties du type Joséphine ange gardien ou ce truc immonde avec Pierre Arditi en détective. Hé, m’sieur est très bien documenté et campe finement le microcosme de bibliothèque. Les situations sont souvent plus vraies que nature ; d’ailleurs, la plupart des scènes a été tournée dans une vraie médiathèque, celle de Pontault-Combault en grande banlieue parisienne.

En revanche, et même si j’ai été sensible à l’écriture agréable du film, il faut reconnaître qu’après une première demi-heure cocasse et surprenante, ça tombe dans une espèce de soupe au bromure relevée aux bons sentiments –qui certes est l’ordinaire de ce genre de production, mais franchement, le coup du directeur de médiathèque (ça aurait pu être un toubib de province) doté d’un humanisme tout-terrain et presque christique (il s’appelle comme par hasard M. Charpentier) dont le seul objectif dans la vie semble être de défendre la veuve et l’orphelin sur son territoire (ici, des sans-papiers, un repris de justice et une sourde)… Bref, diffusée à 20h30 sur TF1, c’est la berceuse idéale avant de gagner son lit et de s’endormir, débarrassé de l’angoisse du monde.

Ceci dit, Hé, m’sieur revêt toutefois un caractère exceptionnel, et disons-le, unique au monde, du seul fait que sa narration se situe en presque totalité dans les murs d’une bibliothèque. Raah, quand je pense que s’il avait eu plus d’audience lors de ses premières diffusions en télé, ce pilote aurait pu donner naissance à une série… On se serait régalé, dommage.

J’adresse un grand merci au producteur Jean-Pierre Dusséaux et mon coucou amical à Soizic, qui m’a gentiment envoyé une copie de ce téléfilm de Patrick Volson jamais sorti en DVD.

S’il-vous-plaît, quittons-nous maintenant avec cette scène savoureuse :

A bientôt **