Tintin, un usager qui a du chien

Les périodes électorales, moi j’adore. A l’image d’une bonne frappe militaire au Moyen-Orient ou de la coupe mondiale de football, les élections font partie de ces rares moments de la vie publique où tu sens tout ton pays vibrer avec passion et s’unir sur ces belles valeurs françaises que sont le populisme et l’amour du prochain. Quel bonheur de voir que malgré le temps qui passe, certaines choses ne changent pas… Il s’est par ailleurs trouvé une petite nouveauté que j’ai beaucoup aimée cette année, c’est le retour de la moralisation des débats. Encore que je reste un chouïa déçu, du fait qu’on n’a pas du tout évoqué le régime alimentaire des candidats, alors qu’on le sait, la façon de se nourrir dit beaucoup de choses sur la moralité des gens. C’est vrai, vous vous verriez confier les rênes du pouvoir, vous, à un type qui s’éclate sur un maquereau à l’estragon ou à une dame dont le plat favori serait la saucisse-flageolets (je vous rappelle qu’en France, la plupart des saucisses sont fabriquées par des repris de justice) ? Franchement…

Une grande satisfaction, en revanche, c’est que pour une fois, cet élan de moralisation a touché nos bibliothèques publiques, et ça c’est très positif. Et oui, je suis désolé mais s’il n’y avait pas Marine Le Pen (ce qui, par exemple, aurait été possible si Pierrette Le Pen, pour des raisons professionnelles, avait découvert l’utilité du stérilet), et bien, il ne nous viendrait pas forcément à l’idée qu’en bibliothèque, on propose effectivement certaines œuvres qui sont infamantes et contraires à la morale.

Or, si à ce niveau-là, on se mettra à peu près tous d’accord pour reconnaître qu’on devrait pilonner les bouquins de gauchistes à la Nicolas Hulot ou ceux qui font l’apologie de sentiments douteux tels les romans de Romain Sardou, il nous faut sans doute aller plus loin. Notamment, il y en a un qui m’énerve depuis un moment, c’est Tintin. Cette petite ordure qui, pour une raison mystérieuse (à part un complot des Francs-maçons, je ne vois pas) jouit d’une immunité quasi-totale depuis plus de 80 ans. Je ne comprends absolument pas pourquoi on a encore en bibliothèque les livres de ce prototype de tête blonde, impérialiste, misogyne et raciste, qu’on voit au fil de ses albums brutaliser des enfants musulmans, flinguer massivement des espèces animales protégées, tabasser des personnes d’origine asiatique, hispano-américaine ou slaves, fustiger la paresse légendaire des Africains et tourner en ridicule toutes les élites de notre société, du commerçant jusqu’aux plus diligents fonctionnaires de l’Etat. C’est une attitude facile et lamentable, mais comme c’est dessiné pour les enfants, on passe tout à cette crapule patentée. Bienvenue dans…

Tintin, le secret de la licorne (2011)

Avant tout, reconnaissons le mérite de Steven Spielberg, qui dans cette adaptation cinématographique, tente de réhabiliter le personnage. Avec un talent non démenti (il nous avait déjà fait le coup avec E.T., un extra-terrestre doté d’un physique des plus rassurants, entre l’étron et le sex-toy usagé), Spielberg nous présente ici un Tintin inoffensif et serviable, qui n’a plus ni un geste ni un mot de travers. Pour accentuer le profil de premier de la classe du loustic, Steven nous montre même et pour la première fois Tintin… fréquentant une bibliothèque. Les ficelles sont un peu grosses mais bon, on ne va pas jouer les bégueules de service, il est toujours réjouissant de voir un jeune franchir le seuil d’une bibliothèque publique.

D’autant qu’ici, c’est à un jeune homme complètement gagné à la cause des bibliothèques que nous avons affaire. Voyez : Tintin vient de dénicher sur un vide-greniers une maquette de voilier dont le nom l’interpelle et, du coup, il a envie d’en savoir plus sur l’histoire du rafiot. Vu qu’il n’a pas l’air d’avoir une connexion Internet chez lui (ou alors, plus vraisemblablement, il se l’est faite couper à cause d’une fâcheuse tendance à télécharger des films pour adultes), il pense immédiatement à un lieu-ressource qui pourrait l’aider :

 – « Rendons-nous au seul endroit qui pourra éclairer notre lanterne ! »

Pour ceux qui n’ont pas tout suivi, Tintin ne songe évidemment pas au taxiphone du bout de sa rue, mais à la bibliothèque. Au passage, saluons la qualité d’écriture de ce film, qui signe là un des dialogues les plus pénétrants et censés que le septième art ait produit depuis bien longtemps. Ça fait plaisir.

Brillant de mille feux, la bibliothèque qui éclaire les lanternes.

Hélas, notre plaisir sera de courte durée. D’abord, et assez étonnamment, une fois dans la bibliothèque, Tintin ne donne pas dans la grande littérature puisqu’il a beau avoir dépassé la vingtaine, c’est vers des ouvrages illustrés de gamins qu’il se tourne, en l’occurrence un grand format sur la flibusterie, avec une typo’ ornementale et des dessins faussement vieillis pour générer un mystère des plus racoleurs…

Un autre objet de mécontentement et pas des moindres, c’est que Tintin s’est cru autorisé à venir à la bibliothèque avec son chien, une espèce de brebis fertilisée par un ragondin, dont la fourrure hésite entre la toison de mouton et l’écaille de poisson, une sorte d’écume de mer cristallisée en poils de balai à WC si vous voulez. Sans même le connaître, tu sens déjà que ce chien dégage une odeur corporelle pas possible. Bon, qu’il soit moche et qu’il pue, ce n’est pas un problème en soi, les bibliothèques publiques ne vont pas commencer à accepter les beaux chiens qui sentent bon et à refuser les autres (sinon il faudrait étendre ce précepte à toutes les espèces vivantes des bibliothèques et là, petit problème syndical en perspective). Non, le gros hic, c’est que le fidèle ami de Tintin a posé son petit anus sur un des fauteuils en cuir de la salle de lecture et qu’il bave au-dessus des livres :

Des deux, c’est quand même Tintin qui bave le plus, reconnaissons.

A la décharge de notre jeune reporter, il faut dire qu’il n’y a personne dans la bibliothèque pour l’empêcher de se croire comme chez lui, si ce n’est la vague ombre d’un magasinier affairé à reclasser des bouquins dans les rayons et qui reste coi devant la présence de ce chien. Aucun rappel à l’ordre ne sera formulé, l’agent jugeant sans doute que dans la mesure où il n’y a pas d’autre lecteur dans la salle, ce chien n’indisposera pas grand-monde au final. Et puis un chien qui lit, c’est rigolo et ça fournira toujours une anecdote moins naze à raconter aux collègues que ces récurrentes considérations sur les lecteurs qui, au prêt, se trompent 3 fois sur 4 en te tendant leur carte de fidélité Norauto ou Yves Rocher à la place de la carte de bibliothèque.

En venant avec son chien, Tintin témoigne à tout le moins d’une vision très étendue, voire détendue, des bibliothèques en libre accès. En y réfléchissant, ce n’est pas non plus fait pour contrarier notre ego de bibliothécaire contemporain, normalement porté à ce que les gens se sentent aussi à l’aise à la bibliothèque que chez eux. Sauf qu’ici on a un souci car notre ami pratique la réciprocité, et ça, c’est un tantinet plus navrant. En effet, dans une autre scène du film où l’on découvre son domicile, on se rend compte que Tintin fait également à la maison comme à la bibliothèque :

Si la capture d’écran ci-dessus est trop petite ou si vous n’avez jamais passé trois quarts d’heure de votre vie à chercher Luc Ferry en maillot de bain sur une plage, je vous livre les deux choses qui me chagrinent dans cette image :

–  Visiblement, les vide-greniers dominicaux n’ont pas l’air de suffire à Tintin pour décorer son home sweet home car, trônant sur le bureau du jeune homme, on distingue une loupiote en laiton et opaline… comme par hasard du même modèle que celles qu’on a pu voir dans la scène de bibliothèque ! L’évidence s’impose : ce scélérat dépouille sa bib’ de quartier. On saisit mieux, maintenant, ce qu’il y avait derrière le côté "je vais à la bibliothèque pour éclairer ma lanterne". C’est du propre.

–  Tintin habille les murs de son domicile avec des pages de journaux encadrées : ce n’est pas vilain en soi, mais connaissant désormais la familiarité que ce jeune homme entretient avec l’univers des bibliothèques, on imagine sans peine qu’il s’est, là encore, fourni en chipant des périodiques destinés à la lecture publique. Récidive, j’écris ton nom.

"Elle est sympa cette image de rhinocéros qui dandine des fesses, tu veux que je te l’arrache pour décorer ta niche, Milou?"

En réalité, si l’on voulait trouver une image enfin respectueuse de bibliothèque, il nous faudrait aller plus loin dans le film, au moment où nous découvrons un personnage qui exerce la délicate profession de pickpocket et qui a eu l’excellente idée d’ordonner sa collection de portefeuilles selon les principes de la bibliothéconomie : un classement alphabétique au nom du propriétaire, des intercalaires bien visibles pour se repérer et même, au-dessus des étagères, les plus beaux spécimens de sa collection en présentation faciale afin de susciter la curiosité. Certains même sont rangés en série, ainsi que des encyclopédies :

 

Opération désherbage à la bibliothèque du larfeuille

Opération désherbage à la bibliothèque du larfeuille

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Hum, aussi séduisante soit-elle, la scène qui se déroule chez ce cleptomane-collectionneur ne parvient pas à sauver un film que j’ai personnellement trouvé très moisi. A commencer par le parti pris visuel de ce Secret de la licorne. Pardon, mais pourquoi tant de réalisme ? Quand tu vois l’affiche avec Tintin sur sa bécane, tu as l’impression que c’est Steve McQueen dans La grande évasion, et tout le long du film, tu te demandes juste pourquoi tous les protagonistes sont si laids : Tintin ressemble à Jamy dans C’est pas sorcier, La Castafiore à une nana qui faisait la météo dans les années 90 (j’ai oublié le nom) et Haddock n’est plus qu’une lavette de plaisance, plus proche de cette pute capitaliste de capitaine Iglo que du loup de mer inénarrable (à la Achab, Kersauson, Mocky…) avec qui on avait fait connaissance dans la BD. Le pire, c’est que les images de synthèse ambitionnent davantage le réalisme qu’elles ne le performent, et ça à cause d’une animation qui n’offre pas une once de crédibilité. C’est bête, mais tu vois des personnages aux visages extrêmement précis et humanisés, se mouvoir avec la souplesse de playmobil qui auraient de la vieille pâte à modeler coincée sous les aisselles depuis deux générations. Pourquoi tant de haine ? Si vraiment Spielberg voulait rendre l’univers de Tintin réaliste, il aurait pu simplement tourner un vrai film en costumes façon Tintin et les oranges bleues, à la place de cette bouse en 3d que rien ne justifie, ni le scénario, qui remixe sans génie des éléments de plusieurs albums, ni les effets spéciaux que j’ai trouvés aussi pauvres qu’inutiles. Je préfère encore la série hagiographique produite pour la télévision dans les années 90 –laquelle ne cesse d’ailleurs d’être diffusée, et qui a au moins le mérite de prolonger le bonheur initié avec les albums.