Les péchés capitaux en bibliothèque: L’ENVIE

Que les bibliothèques publiques soient des endroits qui invitent à la couverte et à l’évasion, c’est une chose formidable et entendue. Cependant –et pardon de voir toujours le mauvais côté, mais parfois, l’usager est tellement saisi par la magie des livres et de l’imaginaire, qu’il se fait distrait et regagne ses pénates en ayant oublié à la bibliothèque : l’un de ses effets personnels.

LES INCONNUS DANS LA VILLE BIBLIOTHEQUE jaquette DVDA la vérité, cela arrive souvent. Et si, dans ce domaine, les grands classiques restent le mouchoir en papier maculé et l’emballage de pastille à la menthe laissés au creux d’une banquette, le bibliothécaire contemporain tombe parfois sur des trouvailles plus intéressantes, comme un téléphone mobile dont le code PIN est 0000, un parapluie avec une seule baleine pétée, ou une gomme bicolore qui salit plus qu’autre chose mais qui fera une excellente cale pour la dernière armoire Ikéa que tu as monté comme t’as pu. Bon, il va sans dire que dans la normalité, tous ces objets sont censés finir leur périple dans une caisse en plastique que les bibliothécaires planquent le plus souvent à l’ombre de leur banque d’accueil.

Alala, la caisse d’objets perdus. Quel bonheur, chaque été, de se réunir avec un ou deux collègues et de s’en taper une tranche en faisant un sort aux dizaines d’objets que les usagers ont oubliés à la bibliothèque sans être revenus les réclamer. « Tiens, regarde cette casquette de Spiderman, tu la veux pour ton gamin ? » ,  « Et ce CD Best of de Janet Jackson, tu crois que c’est des vrais seins? » … « J’y crois pas, un stylo de la Banque populaire, ça va devenir collector, dommage que le capuchon soit complètement rongé  » … Et puis, tout à coup, devant un objet dont vous n’arrivez pas encore à mesurer la portée, vous restez bêtes : MINCE, MAIS QUE FICHE CETTE CULOTTE DANS LA BOITE D’OBJETS PERDUS ???

Certains ne vont pas me croire et pourtant, je vous jure que c’est du vécul. Et crois-moi, quand tu es dans cette situation, tu te dis évidemment que la nana qui a laissé sa culotte à la bibliothèque devait être un peu fatiguée de la fiole, MAIS SURTOUT, tu penses au collègue-mystère qui a trouvé ce panty, l’a ramassé et l’a ensuite déposé avec grand professionnalisme dans la boîte d’objets perdus. Franchement, est-ce possible ! Se peut-il qu’en France occidentale, un bibliothécaire normalement fondé puisse raisonnablement croire qu’un de ces jours, il va se présenter une gadji à l’accueil pour lui demander: « Pardon, mais vous n’avez pas trouvé une culotte ? Elle est mauve et il y a une tache mordorée d’environ 6 cm dedans » ??

Et voilà, on a dérivé. Ce qu’il faut retenir, c’est que les objets perdus en bibliothèque, c’est un peu la loterie et que ma foi, il vaut mieux ne pas trop compter dessus si l’on veut dénicher la perle rare. Heureusement, certains bibliothécaires que la nature a dotés d’une intelligence supérieure, l’ont bien compris. Pour multiplier leurs chances de mettre la main sur des affaires de qualité, ceux-là n’attendent pas qu’elles soient oubliées par les lecteurs. Ils les volent carrément. C’est pas hyper déontologique, mais c’est cent fois plus intelligent. Bienvenue dans…

Les inconnus dans la ville (1955)

Madame Braden est employée à la bibliothèque municipale de Bradenville. Original… on se croirait chez Carl Barks. Et là, tu te dis que soit cette dame est pistonnée parce qu’elle est la descendante du 1er édile de cette commune, soit la population de la ville s’est constituée à partir du principe de consanguinité et ils s’appellent tous Braden là-dedans. Dans tous les cas, chapeau bas au scénariste.

LES INCONNUS DANS LA VILLE BIBLIOTHEQUE entrée

Vu sous un autre aspect, notre madame Braden est un spécimen de bibliothécaire tout ce qu’il y a de plus banal : sécurité de l’emploi et salaire rachitique. D’ailleurs, on la voit s’embrunir à son guichet de prêt en lisant les relances que sa banque lui envoie au sujet des crédits qu’elle n’arrive plus à rembourser. On comprendra aisément, dans ces conditions, qu’il lui est difficile de faire risette malgré son amour du public.

LES INCONNUS DANS LA VILLE BIBLIOTHEQUE triste

D’autant que cette fois, la remontrance bancaire est saignante. La dernière missive du banquier menace en effet d’opérer une saisie sur sa paye de bibliothécaire si Mme Braden ne régularise pas son découvert au plus vite :

LES INCONNUS DANS LA VILLE BIBLIOTHEQUE lettre banque

L’arroseuse arrosée. Alors, madame la bibliothécaire, ça fait quel effet de recevoir une lettre de relance ?

Mrs Braden ne se laisse pas pour autant démonter, et même si elle est un peu déroutée vu qu’elle ignore comment elle va faire pour trouver le pèze, elle décide de retourner en salle afin de se changer les idées.

Le bleu France et la collerette aguicheuse, Mme Braden est digne de son anagramme *

Les cheveux façon choucroute strasbourgeoise, la robe d’enterrement bleu nuit et la collerette en papillote… Mme Braden fait honneur à son anagramme et émoustille son environnement

Elle entreprend de ranger quelques livres que des lecteurs improbes ont laissés sur les tables de consultation. Une usagée l’interrompt : « Vous n’avez rien sur les mœurs des oiseaux? » .

Peu disposée à voir débarquer toute la LPO locale dans sa bibliothèque, Mme Braden s’en tient au minimum syndical et expédie âprement la lectrice vers les fichiers autorités : « Vous n’avez qu’à regarder à la rubrique ornithologie » . Un bon geste pour l’autonomie du lecteur en bibliothèque… et pour les finances de notre bibliothécaire. Car en partant, docile, se dépêtrer avec le catalogue papier de la bibliothèque, la rombière a oublié son sac à main sur une table. Et là, ni une ni deux, piquée par une brutale convoitise, notre bibliothécaire chourave le baise-en-ville et l’enfouit dans sa carriole de rangement. A la discrète. Très bon plan : le sac a l’air bien garni et, honnêtement, il y a peu de chances que ce soit un goëland en cloque à l’intérieur. Avec l’argent et la verroterie qu’elle va y trouver, notre bibliothécaire va pouvoir enfin se remplumer.

LES INCONNUS DANS LA VILLE vol de sac

La vilaine !!! Et en plus, elle fait ça sous le regard sépia et néanmoins bienveillant de Melvil Dewey et Bertrand Calange.

Allez, soyons indulgents, si le bien-être du fonctionnaire de la lecture publique doit de temps en temps passer par quelques écarts, il n’y a pas mort d’homme. Sauf, évidemment, si la dame qui s’est fait lever son sac avait sa carte de bibliothèque dedans et qu’au moment d’emprunter ses bouquins, on lui refuse le prêt. Là, ce serait juste cruel.

Avant Google Maps et les rayons de guides de voyage en bibliothèque...

Avant Google Maps et les rayons de guides de voyage, c’était un peu galère de préparer ses vacances à la bibliothèque…

Tandis que la bibliothécaire finit de commettre son forfait, un lecteur –en train de s’éclater sur une sorte de maquette de la bataille des Ardennes, a assisté à toute la scène. Compréhensif ou veule, il ne va ni dénoncer ni interpeller la bibliothécaire. Un peu plus tard, on comprendra pourquoi : l’homme est venu à la bibliothèque pour faire des recherches en prévision d’un braquage de banque… d’où le soin qu’il porte à ne pas s’exposer à la population locale. Et puis, à côté de l’énorme casse que l’homme prépare, le petit larcin de Mme Braden a, dirait-on, plutôt tendance à l’attendrir.

LES INCONNUS DANS LA VILLE BIBLIOTHEQUE réglement

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Si l’on voulait résumer, Les inconnus dans la ville présente une bibliothèque qui, involontairement, offre aux apprentis malfaiteurs de faire leurs armes, et aux confirmés d’ourdir leurs gros coups. Pourquoi pas. Mais du coup, la signalétique réglementaire de cette bibliothèque nous apparaît peu efficace, sinon cosmétique. Ce qui est dommage, car il y avait de l’idée. En effet, à côté de la traditionnelle affichette « Quiet please » , on en trouve une autre qui, par exemple, déclare que la flânerie et la drague le racolage sexuel sont proscrits dans l’enceinte de l’équipement:  (« Loitering and soliciting in this building prohibited » ) . C’est une campagne officielle anti-troisième lieu, ou je ne m’y connais pas. Bon, en même temps, cette dernière interdiction semble inutile car, lorsqu’on regarde la typologie des lectrices qui fréquentent la bibliothèque municipale de Bradenville, ça ne donne pas spécialement envie de sortir le grand jeu. A moins, bien sûr, d’avoir une dilection singulière pour les vieilles dames quinteuses au visage plus plissé qu’un fauteuil Chesterfield. Bref.

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Nous avons dit assez de méchancetés. Surtout qu’en toute franchise, nous pouvons faire preuve de la plus grande amabilité envers cet admirable film qu’est Les inconnus dans la ville. Si elle appartient bien au genre (vite exécrable) du film de braquage, cette réalisation de Richard Fleischer porte avant tout son propos et son intérêt –grâce à une contexture de séquences d’une habileté folle, dans la cuisante étude de mœurs d’une petite ville américaine des années 50 où, en définitive, le casse de la banque est conçu comme le détonateur des frustrations et des vices d’une poignée d’habitants, grisés par leur adaptation plus ou moins consentie à la société de consommation galopante. ** Fin du paragraphe Télérama ** A bientôt.