Battons le maréchal

Quand, un matin, tu sors de chez toi et tu constates que ta porte d’entrée a été taguée d’un énorme 4 à l’envers avec deux petits traits sur le côté, tu penses d’abord qu’un nouveau garçon du quartier vient de se mettre au graffiti et qu’il se cherche encore au niveau identité artistique. PARS VITE ET REVIENS TARD bibliothèque dvdCependant, quand tu apprends qu’on a trouvé le même tag mystérieux sur toutes les portes d’entrée des immeubles du quartier, tu juges à présent la chose ésotérique. Du coup, c’est logique, tu décides d’aller te rancarder dans un des lieux les plus ésotériques du moment : la bibliothèque nationale de France. Bonjour et bienvenue dans…

———————————————-

Pars vite et reviens tard (2007)

———————————————-

Attention, quand je dis que la BNF est un lieu ésotérique, n’y voyez pas pas une critique déguisée de son architecture ou quoi. Déjà, parce qu’entre nous, depuis tout petit j’adore les bâtiments turgescents (Stonehenge, Goldorak, Piège de cristal, tout ça) donc big up à Dominique Perrault ; et aussi, parce qu’il se pourrait que dans quelques années, épuisé par l’univers des bibliothèques territoriales, je sois à la recherche d’une sinécure et demande mon détachement à la BNF –donc big up et salutations cordiales à Bruno Racine.

PARS VITE ET REVIENS TARD bibliothèque bnf parvis
Après, et en toute objectivité, il faut reconnaître qu’il y a quand même des choses mystérieuses à la BNF. Saviez-vous, par exemple, qu’il y a 400 conservateurs là-dedans ?* Si tu comptes bien, ça fait à peu près 100 par tour. Et si ces 4 tours sont aussi bien gardées, c’est qu’elles abritent sûrement des ouvrages et autres artefacts formidables et dangereux. Par ailleurs, vous avez déjà pris connaissance du règlement intérieur de la BNF, vous ? Parce que –pardon et sauf mon respect, en matière d’ésotérisme, on est à de certains endroits dans la très-très haute voltige. Morceaux choisis :

–  « Il est interdit de camper et d’installer tous dispositifs destinés au camping » . Soit, mais est-ce bien utile de le préciser ? Bien sûr que oui, me rétorquera-t-on, tout le monde sait que le camping est un réel fléau dans le monde des bibliothèques en 2015. Non, soyons sérieux, c’est quoi cet acharnement contre le camping –une des modalités de vacances les plus populaires qui soient ? La BNF aurait-elle un grief contre les loisirs populaires ? C’est vrai, pourquoi, à ce compte-là, son règlement intérieur n’interdit pas non plus les installations de bungalows et les chambres d’hôtes 3 épis ? On ne nous dit pas tout.

– Si un lecteur veut prendre un livre de la BNF en photo, « la prise de vue doit être effectuée sans contact physique de l’appareil avec le document » . Hum. C’est sûr que la photo va être tout de suite moins réussie si on colle l’objectif sur le sujet… Qui a pondu cet article mémorable ? Lequel des 400 conservateurs ? Qu’on le trouve et qu’on lui accorde tout de suite une promotion ! Ou qu’on le pende pour l’exemple à l’un des grands pins du silvarium sinon. Mais il faut d’une manière ou d’une autre distinguer ce génie de la biblio-réglementation.

– « Il est interdit de pratiquer des jeux, notamment les jeux de ballon et de cerf-volant qui sont de nature à causer des accidents ou à dégrader les ouvrages » . Le cerf-volant. Il fallait y penser. Le conservateur qui a accouché de cet article (le même plaisantin, sans doute) n’a jamais dû jouer au paintball ou au jokari ma parole, c’est mille fois plus dangereux pour les collections. Sans rigoler, on n’est pas au Touquet, pourquoi le cerf-volant ? Qui joue au cerf-volant à Paris ??? En plus, ce n’est pas pour être rabat-joie, mais la seule fois qu’il y a eu un lancer de cerfs-volants à la BNF, c’est la bibliothèque François-Mitterrand elle-même qui, contrevenant gentiment à son règlement intérieur, l’avait organisé … là encore, à n’en pas douter, sur l’excellente initiative de notre conservateur-mystère.

Allez, ne poussons pas plus loin le quolibet : au-delà de son penchant à la bizarrerie, la BNF reste l’une des bibliothèques les plus classieuses et accueillantes du monde occidental. Ne savez-vous pas que, dès qu’on franchit ses portes, on a droit au tapis rouge ?

PARS VITE ET REVIENS TARD bibliothèque tapis rouge

Sauf qu’en l’occurrence c’est pas non plus le festival de Cannes. Plutôt un festival pour tes cannes, dirions-nous : comprenez que le tapis rouge en question fait 600 mètres de long, qu’il faut près d’une demi-heure pour rejoindre une salle de lecture, et qu’à l’issue de ta petite randonnée, tu finis sur les rotules et il ne te reste plus qu’un demi-poumon pour tenter de verbaliser ta requête documentaire à la bibliothécaire de service. Finalement, on se dit qu’à la place, il aurait mieux valu un tapis mécanique à l’ancienne, comme dans les couloirs du métro Montparnasse. D’autant que ce n’est pas comme si la BNF n’avait pas prévu une mécanisation du transport des livres afin de soulager ses magasiniers. Pourquoi le même soin n’a-t-il pas été apporté aux déplacements des usagers ? Zut, nous voilà à rouspéter une nouvelle fois.

PARS VITE ET REVIENS TARD bibliothèque salle

Revenons au film. Par bonheur, le commissaire José Adamsberg, qui bosse sur l’affaire des tags et qui a eu l’excellente idée de démarrer son enquête en se rendant à la BNF, va grâce à la célérité d’une professionnelle de l’information rattraper tout le temps qu’il vient de perdre dans les interminables coursives de la bibliothèque. En effet, une fois arrivé à la salle « M » (comme « Ethnologie », ne cherchez pas), il présente à la bibliothécaire de permanence le cliché d’un des graffitis incriminés, et là, surprise, celle-ci lui trouve en même pas deux secondes la référence d’un livre sur l’histoire et la symbolique de ce signe ! Excellent chrono.

PARS VITE ET REVIENS TARD bibliothèque 4

— Mmm, j’ai déjà vu ça… dans une thèse je crois… (elle consulte son logiciel)… Ah, voilà : Jérôme Cazalas, Mythes et croyances au Moyen-âge

PARS VITE ET REVIENS TARD bibliothèque recherche

Et oui, à la BNF, tout le monde ne joue pas au cerf-volant sur son temps de travail. Cette jeune femme est épatante. Pour autant, notre commissaire ne se montre pas spécialement reconnaissant puisqu’il se contente de prendre sa fiche et de passer en salle…

PARS VITE ET REVIENS TARD bibliothèque document manquant

Devant le rayonnage, c’est la disgrâce : le livre ne se trouve pas à son emplacement. Il y a bien Mythes et croyances dans la Grèce ancienneMythes et croyances sous la Renaissance et Mythes et croyances sous la présidence Sarkozy, mais il manque le volume médiéval.

En flic expérimenté et intuitif, Adamsberg n’en reste pas là. Si le livre est absent de son étagère, c’est qu’il doit être déjà consulté par quelqu’un en salle. L’hypothèse n’est pas sotte, mais hâtive: si, en effet, il avait été un policier plus scrupuleux ou moins ignorant du fonctionnement des bibliothèques publiques, Adamsberg aurait aussi pu envisager le fait que le livre ait pu avoir été simplement mal rangé. Mais cinématographiquement, c’est vrai que c’est moins attrayant.

Petit coup d’œil sur la salle…

PARS VITE ET REVIENS TARD bibliothèque fronts dégarnis

Là, au beau milieu des tables de consultation et des fronts dégarnis, notre valeureux commissaire repère le bouquin. Il est dans les mains d’un lecteur qui s’est, comme par hasard, arrêté sur une page comportant le fameux 4 à l’envers. Je te jure, c’est pratique le cinéma, des fois. Notre commissaire décide d’aller interpeller ce monsieur. Etant donné que la salle est immense et qu’il va mettre 5 minutes avant d’arriver à la hauteur du bonhomme, Adamsberg profite de sa petite marche pour téléphoner à son collègue resté au bureau. A priori, personne n’y trouve rien à redire.

PARS VITE ET REVIENS TARD bibliothèque téléphone

Arrivé au niveau de l’homme qui compulse le livre de Cazalas, Adamsberg comprend qu’il va avoir du fil à retordre s’il veut récupérer l’ouvrage. Le lecteur en question est du genre sévère (un mélange entre Michel Serrault et Philippe Pétain), et après les cordialités d’usage, il montre rapidement qu’il n’a pas l’intention de lâcher le livre :

–Qu’est-ce que vous voulez ?… –Votre livre…  –Vous voyez bien qu’il n’est pas disponible… au revoir, monsieur (…)

Pris au dépourvu, notre enquêteur se dispose alors à procéder B+ à une réquisition du livre. Pour ce faire, il sort son va-tout : sa carte de policier.

PARS VITE ET REVIENS TARD bibliothèque carte police

Sortir sa carte de police, ça marche peut-être à l’accueil de la BNF pour se faire établir dare-dare une accréditation en rez-de-jardin, mais pour soutirer un bouquin à un honorable citoyen qui a payé 8€ son pass BNF de 3 jours en priant pour qu’il n’ait pas à passer au forfait à 45€ pour le finir… bah, c’est macache. En plus, Pétain le dit clairement : il n’aime pas les condés et est prêt à en découdre.

Adamsberg n’insiste pas ; s’il récupère le livre par la force, il risque d’y avoir des pages déchirées et tout le monde va se faire morigéner. Il opte donc pour la manière fine… d’ailleurs, si vous remarquez, « Adamsberg » en allemand signifie « côte d’Adam » donc en gros « Eve » –la première femme. Bref, la subtilité toute féminine de notre enquêteur va lui permettre de contourner la rudesse du maréchal et, par un jeu de blandices fort efficace, il en vient à amadouer le vieux bougon qui, au fil de la discussion, et parce qu’il croit qu’Adamsberg s’intéresse sincèrement à ses recherches, en vient à lui raconter tout ce qu’il y a dans le livre…

PARS VITE ET REVIENS TARD bibliothèque échange

Mais oui, pépère, tout le monde a vu que tu étais érudit

Voici une technique que n’aurait pas reniée Pierre Bayard et qui s’avère être un raccourci fabuleux –et flatteur pour les professionnels de l’information, à l’heure où on se caresse le doudou avec les concepts de « médiation vivante » et de « bibliothèque participative » qui mettent, non plus le livre mais, le lecteur au centre du processus, et qui construisent cette image enivrante et prometteuse d’une « chaîne du livre » qui serait remplacée par une « chaîne de lecteurs » , infinie communion d’êtres unis par le Vivre ensemble. Un peu comme les communautés hippies des années 70 mais avec moins de sexe et plus de prêchi-prêcha républicain, quoi.

Arrêtons de pérorer et disons un mot de ce Pars vite et reviens tard (2007), film façonné à partir du roman homonyme de Fred Vargas sorti 6 ans auparavant, avec aux commandes le fameux commissaire Jean-Baptiste Adamsberg. J’avais trouvé le polar aussi efficace que peu original (le classique maquillage ésotérique qui cache une simple histoire de vengeance) ; la présente adaptation ciné, signée Régis Wargnier, ne m’a pas déplu.

*

Anecdote rapportée par le réalisateur : au début, il était prévu que la scène de bibliothèque se situât à la Sorbonne mais, à la réflexion, Régis Wargnier s’orienta plutôt vers une bibliothèque moderne. Il ajoute que son film a été le premier à avoir bénéficié des locaux de la bibliothèque François Mitterrand : « On est les premiers, on est très fiers, à avoir eu l’autorisation de tourner là-bas » . Dix ans après l’ouverture, ça m’étonne un peu quand même. Ce serait à vérifier. A bientôt.


* Si mes sources sont mauvaises (à 10 près on va dire), je m’en excuse et vous prie de bien vouloir corriger.